« Les gens ne maîtrisent pas
la valeur des archives »

Aymeric Brégoin
-

Journaliste et historien, né à Monaco, Pierre Abramovici consacre son dernier ouvrage à la vie en Principauté pendant la Seconde Guerre mondiale. Quatre ans à parcourir des archives ont été nécessaires pour écrire Monaco sous l’occupation (1). Rencontre.

 

De quoi parle Monaco sous l’occupation ?

Monaco sous l’occupation raconte l’histoire de la vie en Principauté pendant la Seconde Guerre mondiale, du haut en bas de la hiérarchie sociale. Je parle de la vie quotidienne. Je suis allé notamment tourner chez des nonagénaires, des personnes qui ont connu cette période. J’ai recueilli 46 témoignages. À la conférence, qui s’est déroulée lundi 22 février au théâtre des Variétés, on en a projetés quelques-uns.

Comment avez-vous structuré votre livre ?

Le livre est articulé comme un documentaire sur la vie quotidienne, avec un narrateur, au sein duquel j’ai pu intercaler des témoignages. Dont celui de l’acteur Gérard Oury, qui pleure en racontant que, comme il est juif, il ne peut pas aller déclarer sa fille à la mairie. C’est très poignant. Il y a des raisons patrimoniales à ce livre. Ce qui intéresse les gens d’ici, c’est le côté pédagogique. Monaco est un objet de curiosité.

Il y avait une résistance monégasque ?

J’ai eu la chance de rencontrer le communiste Albert Sutto, dernier survivant d’un comité d’épuration. Il m’a parlé d’actes de guerre que son groupe a commis. Le Prince Albert était content d’apprendre l’ensemble des faits de la résistance, le réseau de renseignements, de voir tous les détails. Dans Monaco sous l’occupation, la résistance est beaucoup plus présente que dans le premier volume, Un Rocher bien occupé(2).

J’ai voulu qu’on mette les morts de l’Ariane. Parce qu’il était important que les fusillés soient montrés [25 personnes fusillées les 22 juillet et 15 août 1944, N.D.L.R.]. On ne peut pas occulter cela, comme toutes les choses gênantes pour certaines personnes, notamment Pastor. Dans mon précédent livre, je parle de Pastor qui est complice du principal collaborateur nazi à Monaco, Michel Szkolnikoff. Je ne peux pas ne pas en parler.

Ces histoires n’ont jamais été racontées ?

Très peu de livres sont de vraies enquêtes sur la Principauté. J’ai passé beaucoup de temps dans les archives, notamment du quai d’Orsay. J’ai écumé 164 000 pages de documents, surtout aux centres des archives diplomatiques de La Courneuve et de Nantes. J’ai été le premier à ouvrir les dossiers monégasques. Le problème c’est que personne ne va aux archives. En 70 ans, nous ne sommes que deux à être allés aux archives. Il n’y a pas d’archives nationales, ni de bibliothèque nationale à Monaco. Si un témoin vivant meurt, il n’y a pas de papier, pas de journaux. Dans les livres qui traitent de Monaco, il y a beaucoup d’inventions et de bêtises.

Par exemple ?

Albert Ier a un fils, Louis II, qui a une fille hors mariage, la princesse Charlotte. On dit que son père la détestait et qu’elle a été envoyée chez les nonnes. En réalité c’est son grand-père qui l’a élevée. C’est une mauvaise traduction du mot italien nonno, qui signifie grand-père.

Un autre exemple ?

La légende urbaine du futur écrivain Irwin Shaw qui débarque en jeep et annonce la libération de Monaco. Cette invention vient d’un bouquin des années 60. C’est complètement faux.

Vous aviez déjà rétabli quelques vérités ?

En 1997, pour mon livre Un Rocher bien occupé, j’avais essuyé un refus complet du Prince Rainier III. Je ne comprenais pas, j’y revenais… À la base, je faisais un documentaire pour Arte [Monaco, l’étrange neutralité 1939-1945, N.D.L.R.]. Je ne disais pas du mal de la Principauté, je racontais la Principauté. Mais pour le Prince Rainier, c’était faire du mal.

Pierre Abramovici Monaco sous l’occupation

© Photo Sylvie Ruau

 

Votre réaction ?

Donc je me concentre sur les documents allemands, italiens, français. On y parle à des niveaux élevés : consuls, ministres. Sauf que du côté français, la tonalité des documents est hostile à Monaco. La post-face d’Un Rocher bien occupé est très peu aimable à l’encontre du Prince. Or ici, c’est presque considéré comme un crime de lèse-majesté. Mais Albert II voyait ça d’un bon œil. C’était pour lui une opportunité d’évacuer enfin cette histoire de Seconde Guerre mondiale. Il avait un préjugé favorable.

Albert II vous a donc aidé sur cet ouvrage ?

J’ai travaillé trois ans sur ce livre et un an à temps plein rien que pour les photos. Je n’aurais rien pu faire sans la volonté du Prince Albert. En 2005, il a proposé de m’ouvrir les archives monégasques, ce qui a été effectif en 2007. En 2011, j’ai eu une autorisation sans réserve.

Vous avez découvert quoi ?

Il y a des trucs hallucinants qui sont planqués n’importe où ! Les seuls qui m’avaient ouverts leurs archives auparavant, c’était l’évêché. J’ai pu accéder à encore plus de documents en français. Les documents monégasques sont plus proches de la réalité de l’histoire de Monaco que les documents allemands, italiens et français. Par exemple sur le Prince Louis, qui est un grand oublié de l’histoire de Monaco.

Comment ça ?

En 1940, il a 70 ans. C’est un grand vieillard. Pétain était son supérieur hiérarchique en 1914 et il a un très grand respect pour cet homme. Louis II était à l’État major lors de la Première Guerre mondiale, il a côtoyé Pétain. À Monaco, le Prince ne contrôle rien. Il y a un coup d’État du ministre d’État Émile Roblot : ça, les Monégasques n’en ont jamais entendu parler.

Quoi d’autre ?

La collaboration économique avec l’Allemagne. Louis II donne à ce ministre d’État la régence sur Rainier III jusqu’en 1953… soit après ses 30 ans ! C’est le ministre d’État qui contrôle la Principauté. Ce problème divise Monaco. Les personnes que j’ai interrogées n’étaient pas volontaires pour l’être il y a encore 20 ans. On restait dans les clichés : pendant la Seconde Guerre mondiale on avait faim. Il y a eu des rafles. Les Allemands étaient méchants et les Italiens étaient gentils. C’est loin de la réalité.

Quelle est la réalité alors ?

Ce livre permet déjà de rétablir la vraie place de Louis II. Mais aussi de traiter de la question juive. Quand la guerre se termine, il faut encore quelques mois pour lever les lois contre les juifs. Il y avait beaucoup de juifs de Monaco. Les Français qui ont été recensés, on ne les renvoyait pas en France.

Qui sont les juifs monégasques ?

Les juifs monégasques sont des étrangers, dont une minorité résidait à Monaco depuis quelques années. L’essentiel des juifs arrêtés et persécutés venaient d’arriver en Principauté. Les juifs étaient gardés, car « utiles » : artistes, clients… Tous les juifs déportés étaient des réfugiés.

Comment sont traités ces juifs ?

Le problème que les juifs ont du mal à accepter, c’est la troisième loi monégasque, à l’initiative de Monaco contre les étrangers. On prend un étranger, on l’estime indésirable, on le vire en France, ce qui peut-être de l’autre côté de la rue. On n’accepte pas que cette loi soit à l’initiative de Monaco. C’est une loi que même les Allemands ont qualifié d’anti-juive.

Le Prince Albert II a demandé officiellement pardon l’été dernier ?

Dès le début de son règne, Albert II a mis en place une commission de spoliation, qui a fini ses travaux en 2014. Sur la loi sur les étrangers, il y a eu une sorte de durcissement anti-juif. C’est un sujet de conflit qui va rester sous forme de non-dit. J’apporte d’ailleurs des documents sur ce qu’il s’est passé. En 1938, le ministre d’État est déjà contre l’accueil des juifs autrichiens et allemands persécutés dans leur pays. C’est un non-dit pesant.

Il était nécessaire de faire toute la lumière sur cette époque ?

C’est bien qu’Albert II mette tout ça à plat. Monaco ne se repent pas non plus, il y a eu des héros à Monaco aussi. J’avais tendance à minimiser cette résistance dans mon premier ouvrage, parce que c’était régional. Ce non-dit, c’est moi qui l’est levé en premier sur la Seconde Guerre mondiale. Le Prince l’a levé sur les juifs et les victimes. Je n’aurais pas pu réaliser cet ouvrage sans le Prince.

Sur quoi avez-vous axé votre conférence en février au théâtre des Variétés ?

Monaco, ça démarre avec Monte-Carlo. À la fin du XXème siècle, c’est le Rocher. Le Monaco d’avant, c’est Menton avant son rattachement à la France. Qu’est-ce qui va faire le Monaco moderne ? C’est Monte-Carlo, qui démarre en 1864. Progressivement, la ville s’étend au fil du siècle. Et au milieu de tout ça, vous avez des gens. Et ces gens, on n’en parle jamais. Les vrais gens, on n’en sait rien, sauf sur les Princes. C’est l’histoire comme on l’enseignait il y a un siècle. L’histoire sociale, politique est oubliée. Même mon ouvrage en 2000, Un Rocher bien occupé, ne traitait pas beaucoup des gens. C’est ce sur quoi je suis revenu lors de la conférence. J’ai beaucoup parlé du contexte.

Quelle est le contexte ?

La Seconde Guerre mondiale a été conditionnée par la crise de 1928 et par la grève de 1937. Le Prince Albert m’a demandé de raconter le siècle de cette manière, à travers les yeux des Monégasques. On ne peut pas séparer Monaco de Beausoleil. Beausoleil est une création ex nihilo de la Société des bains de mer (SBM). C’est une commune dortoir pour des salariés français et surtout italiens. Il faut raconter la vraie vie, les vraies histoires, les vraies raisons.

Quelles sont-elles ?

En 1936, le Prince Louis II avait 66 ans. C’était un fervent anti-communiste. L’unique syndicat était interdit — il y avait 60 % d’adhérents clandestins à la CGT. En 1937, il y a sept mois de grève générale avec l’intervention de l’armée française pour la réprimer. Une intervention qui repose sur la base des accords secrets avec la France de 1930. En 1930, le Prince Louis II a paniqué : il n’a confiance que dans la France. Ces accords font suite à la révolution des Monégasques en 1928.

De quoi a l’air Monaco à l’époque ?

Avant, le Prince Albert Ier était partout, sauf à Monaco. En 1899, Louis II était une sorte de régent pour la Principauté. Il y venait une fois par an et se faisait agresser à la sortie du train. De 1864 à 1936, Monaco est dirigé par la SBM, qui gère alors tous les services publics, notamment l’eau et l’électricité. La SBM est le premier employeur, avec plus de 50 % des salariés et des mauvaises conditions de travail. Les Monégasques sont divisés en deux groupes : l’un est affilié à la SBM, l’autre se socialise.

Les Monégasques ont fait la révolution ?

Il y a des crises sans arrêt à Monaco. La constitution de 1910 a été rédigée après la crise de 1909 avec Nice. Malgré la distance, le Prince Albert négociait heure par heure avec les Monégasques. Sans les années 20, on assiste à un fort mouvement de naturalisation. En 1928, la population est chauffée à blanc et prend d’assaut le palais. C’est la révolution avec intervention de l’armée.

Il reste encore des choses inédites à raconter ?

Il y a encore pas mal de choses à raconter, mais pas au niveau du contenu, plutôt en termes de détails. Et pour cela, les gens doivent chercher chez eux. Ils ne maîtrisent pas la valeur des archives. Pour Monaco sous l’occupation, il y a un travail et un soin particulier du point de vue de la photo. Nous avons publié 380 photos sur près de 4000 issues de trois sources : le palais, le fonds régional et la SBM. Ainsi que chez les personnes privées. Il faut que ces dernières continuent. Il faut que les gens sortent ces documents, leurs archives. Il faut les reproduire, les référencer.

C’est indispensable pour conserver l’histoire du pays ?

Monaco est un village et un pays à la fois. Tout ce que les gens connaissent l’un de l’autre, c’est de l’histoire nationale. Il y a notamment des trous dans les plans allemands.

Un exemple ?

Par exemple sur les intentions de Goering : il manque des tas d’éléments. Le Prince Albert a fait quelque chose de très important : la préface de mon livre. Car ce livre, il l’a voulu. Il a tout assumé dans le livre, il n’a mis son veto sur rien. Les gens trouveront peut-être certaines choses choquantes. Ce qui n’a pas été le cas du Prince.

Il faut continuer à organiser les archives ?

Les archives diplomatiques sont ouvertes complètement depuis la fin de l’année 2015. Les archives nationales, plusieurs personnes dont c’est le travail à temps plein s’en occupent. Mais il manque aujourd’hui un corpus historique sur le XXème siècle. Des historiens qui travaillent sur le XXème siècle à Monaco, il n’y a que moi. A un moment donné, il va falloir faire un corpus historique qui va définir la consultation. Sur la demande du palais princier, je m’occupe, depuis 2011, de classer, d’organiser et de référencer les archives pour l’ambassade de Monaco à Paris.

Vous passez d’historien à archiviste ?

J’ai 17 ans d’archives sur Monaco. Il faut créer des instruments de recherche commun. Il faut analyser les documents. C’est un travail d’historien sur la confrontation des archives. L’un des éléments majeurs, c’est que 90 % des archives sur Monaco sont en France.

Et en Principauté ?

A Monaco, il y a aussi les archives du palais bien sûr. Le Prince m’a donné le droit de tout voir, absolument tout. Après, il se pose une question : qu’est-ce qui est public, qu’est-ce qui est privé ? Vu le nombre de Monégasques, c’est presque du cas par cas. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il y avait entre 300 et 400 familles monégasques. Et seulement 120 familles au début du XXème siècle. Il faut créer une commission pour établir des règles. Ça sera le choix du palais pour décider ensuite du droit à consulter ces archives.

Mais des éléments privés peuvent avoir un impact sur l’histoire ?

Dans un si petit pays, il y a du voyeurisme et non de l’intérêt. L’un des éléments majeurs de la constitution et de la consultation de ces archives sera la défense de la vie privée. Monaco est une petit royauté. C’est une éthique personnelle : je considère qu’il y a des choses sur lesquelles on ne peut pas déroger. Mais, je le répète, il faut surtout commencer par le début : mettre de l’ordre dans les archives. Il faut les collecter et les regrouper. Il faudra ensuite informatiser ces archives.

L’autre problème, c’est où mettre ces archives ?

Il faut du foncier pour la surface, et les archives papier pèsent très lourd. Il faut un consensus sur l’emplacement, que l’État accepte de dégager ces mètres carrés. Or ce sont des mètres carrés qui ne seront pas dévolus au logement. Ce qui nécessite des choix de destruction ou de conservation.

 

(1) Monaco sous l’occupation, de Pierre Abramovici (Nouveau Monde Editions), 360 pages, 49 euros.
(2) Un Rocher bien occupé, de Pierre Abramovici (Seuil), 361 pages, 20,20 euros.

 

Un beau-livre et une exposition en avril

Paru le 4 décembre 2015, le livre Monaco sous l’occupation a vu sa campagne de promotion annulée à cause des attentats du 13 novembre. « On va vraiment démarrer cette année », souffle son auteur, Pierre Abramovici, ancien grand reporter à TF1 et journaliste d’investigation. Objectif : assurer la même longévité que pour Un Rocher bien occupé, paru il y a 15 ans et qui se vend toujours à 400 exemplaires chaque année. « Les beaux-livres se vendent en petite quantité », justifie l’écrivain historien. Surtout les livres qui parlent d’un territoire aussi petit que Monaco. « Le bouquin concerne pour l’essentiel une zone qui va de Cannes à Menton. Mais on a ciblé plus largement la Côte d’Azur, de Marseille à Menton. Et un peu Paris. » Pour assurer le devoir de mémoire, une exposition — sous l’égide du palais — se tiendra en avril à Monaco, sur le quai des Artistes. Le thème : la vie quotidienne en Principauté des années 1935-1936 au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, autour de 1946-1947. Les images proviennent du palais et retracent la vie des Monégasques entre le ravitaillement, les magasins et la ville. Une manière d’utiliser les nombreuses archives photographiques qu’Abramovici a glanées lors de son travail sur Monaco sous l’occupation. La Principauté reste d’ailleurs au cœur de ses préoccupations : après son prochain livre, dédié « aux relations entre Vichy et Londres pendant la Seconde Guerre mondiale », il reviendra sur l’histoire de la Principauté… tout au long du XXème siècle.

journalistAymeric Brégoin