« Le risque zéro
n’existe pas »

Raphaël Brun
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Quelles conséquences ont la guerre et le terrorisme sur l’action de la coopération internationale et des ONG ? Les réponses de Bénédicte Schutz, directrice de la coopération internationale de Monaco.

 

En 2008, la coopération internationale est devenue une priorité nationale : quelle est la situation aujourd’hui ?

Un bureau de la coopération existe à Monaco depuis le début des années 2000. Il ne faut pas l’oublier. Après l’avènement du Prince Albert II et plus particulièrement à partir de 2008 une forte volonté politique, insufflée par Albert II, a été affichée en faveur de l’aide publique au développement. Ainsi, la direction de la coopération internationale du gouvernement princier s’est institutionnalisée, avec les moyens humains et financiers adéquats.

 

Mais la crise est passée par là ?

Dans un contexte économique international particulièrement difficile, de 2011 à 2013, il y a nécessairement eu des inflexions budgétaires. Mais dès que cela a été possible, c’est-à-dire en 2014, l’augmentation a repris.

 

Et aujourd’hui, où en est-on ?

Aujourd’hui la coopération au développement est une notion pleinement intégrée à la politique gouvernementale de la Principauté de Monaco. Chacun, je crois, peut le constater, tant au niveau de nos actions quotidiennes sur le terrain, qu’à travers notre présence aux grandes conférences internationales. Comme par exemple à New York ou aux Nations-Unies, pour l’adoption des objectifs de développement durable.

 

En 2008, un plan stratégique 2008-2010 a été défini, misant sur une augmentation de 25 % par an de l’aide publique au développement, pour atteindre 0,7 % du revenu national brut (RNB) en 2015, soit les objectifs onusiens du millénaire : cet objectif est atteint ?

Il n’est pas possible de calculer le RNB en Principauté pour des raisons techniques. Une référence par rapport au PIB n’est pas comparable. Pour rester sur des évaluations comparables, et d’après les derniers chiffres disponibles, l’Aide Publique au Développement monégasque (APD) représente 1,1 % du total des recettes de l’Etat en 2015. Ce qui est similaire aux grands Etats voisins.

 

C’est une satisfaction ?

La situation est aujourd’hui très positive, car de 2015 à 2017, une augmentation annuelle de 10 % a été appliquée au budget de l’APD monégasque, ce qui est déjà très significatif. Surtout à un moment où, hélas, la plupart des Etats européens régressent en la matière.

 

Certains pays sont des exemples ?

L’exemple à suivre pour Monaco est celui du Luxembourg, qui consacre depuis des années de l’ordre de 1 % de son RNB à l’APD. En 2014, les autres Etats européens consacraient en moyenne 0,42 % de leur RNB. Ramenée au nombre de nationaux, l’aide au développement de la Principauté la place comme un des pays les plus solidaires du monde.

Benedicte-Schutz-Directeur-de-la-Cooperation-Internationale-de-Monaco-@-Charly-Gallo-Centre-de-Presse

En 2011, l’aide publique au développement représentait 12 millions d’euros sur un budget de l’Etat de plus de 800 millions : et aujourd’hui ?

Nous sommes actuellement revenus au même niveau qu’en 2011, soit 12 millions. Avec l’augmentation prévue par le plan triennal, reflet de la volonté politique de redresser la barre de l’APD, le budget sera de 13 millions d’euros en 2017.

 

Ce budget est suffisant pour mener à bien vos missions ?

Nous agissons de manière rationnelle, en adaptant nos actions au budget disponible. L’essentiel est d’agir en maintenant avant tout la qualité des projets. Nous pourrions sans problème absorber un budget supérieur, mais soyons clairs : aucun budget ne sera totalement suffisant au regard de l’ampleur des besoins dans nos pays d’intervention…

 

Comment faire alors ?

Je crois qu’il faut voir les choses différemment. Car nous sommes dans un domaine où l’impact de l’action n’est pas mesuré à la seule aune du volume financier investi.

 

Vraiment ?

Le fait de poursuivre des projets dans une zone enclavée d’un pays en guerre a une valeur d’encouragement très importante pour le pays.

 

Un exemple ?

Nous soutenons, à Tombouctou au Mali, en partenariat avec Handicap International, un projet d’accès aux soins pour les victimes de mines. Mais nous continuons aussi de former chaque année au centre hospitalier Princesse Grace (CHPG) quelques médecins africains à des spécialités à haute plus-value technique. Ils ne sont que quelques-uns à bénéficier de ces formations, mais ils toucheront des dizaines de milliers de personnes pendant leur future carrière dans leurs pays d’origine. D’une certaine manière, chaque action est démultipliée, car elle touche une famille, une communauté, un pays…

 

Comment est perçu Monaco à l’international ?

A son échelle, l’action du gouvernement monégasque est reconnue dans les pays où nous intervenons. Nous choisissons nos projets en droite ligne avec les politiques nationales. Et nous avons, surtout, un mode d’action flexible, de proximité et très apprécié des partenaires.

 

A ce point ?

Vous seriez surpris de voir l’accueil qui est réservé à la Principauté dans certains grands pays africains, comme le Burkina Faso ou Madagascar. Et si vous vous promenez à Nouakchott, une ambulance sur deux est estampillée Monaco ! Nous bénéficions d’un fort capital de sympathie et de crédibilité. Les consulats de Monaco, sur place, y sont d’ailleurs pour beaucoup.

 

Selon quelle logique définissez-vous vos missions ?

La logique est très claire. Elle découle d’un plan stratégique triennal lancé en 2015 qui définit nos pays d’intervention, soit 12 pays. Ce plan définit aussi nos domaines d’intervention en droite ligne avec les objectifs fixés par les Nations- Unies. Mais aussi nos programmes phares : enfance vulnérable, appui aux personnes en situation de handicap, lutte contre les pandémies, sécurité civile… Et enfin nos cibles, les populations les plus vulnérables : femmes, enfants, personnes atteintes de handicap…

 

Et pour assurer le suivi de vos actions ?

Nous avons bien sûr des procédures, des outils pour instruire et suivre la mise en œuvre de l’ensemble des projets que nous soutenons. Il est important de comprendre que nous travaillons dans une logique permanente de partenariat, en interne à Monaco et sur le terrain. Une formidable équipe au siège et sur le terrain facilite nos missions.

 

Quelles ont été vos principales actions en 2015 ?

Parmi la centaine de projets que nous soutenons chaque année, je peux vous citer quelques exemples de partenariats significatifs conclus en 2015, comme celui avec l’Institut Pasteur dans le domaine de la recherche médicale, le partenariat avec le groupe Investisseurs et Partenaires pour soutenir les PME africaines, l’accord avec le gouvernement italien pour le financement de projets en commun, le lancement avec l’Etat marocain d’une filière nationale de formation en ergothérapie, un métier qui n’existe pas encore au Maroc.

 

On peut citer d’autres dossiers ?

Bien sûr. On peut ajouter le partenariat, toujours très actif, avec le corps des sapeurs-pompiers de Monaco pour la protection civile au Burkina Faso et en Mauritanie.

 

L’aspect relationnel compte beaucoup aussi ?

En 2015, il y a eu une audience privée avec le président de la République du Mali pour évoquer les problèmes sanitaires du pays, la visite d’une délégation mauritanienne en Principauté…

 

Quoi d’autre ?

Il y a aussi le soutien à de nombreuses actions plus modérées et moins visibles, mais à fort impact social, qui sont le fait de structures locales tout à fait remarquables. Ici la formation à distance de sages-femmes, là une école d’excellence pour enfants aveugles… Enfin, l’année 2015 a été l’année de la célébration des 10 ans du département des Relations extérieures et de la coopération, dont on peut souligner le dernier vocable, ajouté en 2014.

 

Combien de personnes ont bénéficié de vos actions en 2015 ?

Il est très difficile de pouvoir donner un chiffre global qui ait du sens, car il y a des données croisées que l’on ne peut additionner. Mais nous parlons de centaines de milliers de personnes.

 

Certains programmes touchent un très grand nombre de personnes ?

Dans le cadre de notre programme phare de soutien à l’enfance vulnérable, 130 000 enfants bénéficient chaque jour d’une prise en charge quotidienne : appui psycho-social, santé, éducation, accueil de jour et/ou de nuit… Ou encore que 4 000 jeunes en situation de handicap sont soutenus chaque année.

 

Quels sont les objectifs définis par rapport aux Objectifs de Développement Durable (ODD) ?

Les 17 ODD, nouvelle feuille de route des Nations Unies, englobent tous les défis pour éradiquer la pauvreté, protéger la planète et garantir la prospérité pour tous d’ici à 2030. La coopération poursuivra prioritairement ses actions en lien avec les 6 premiers objectifs, c’est-à-dire ceux centrés sur l’être humain, à savoir la lutte contre la pauvreté et la faim, l’accès à la santé, l’éducation et l’insertion socio-économique.

 

La guerre en Syrie et la montée de l’islamisme radical ont un impact sur vos missions ?

Bien sûr. Nous ressentons une forte pression sécuritaire dans la zone arabo-sahélienne qui est notre zone prioritaire d’intervention. Cette situation impacte surtout nos partenaires qui subissent de plein fouet les tensions dans leurs pays. Cela s’ajoute au niveau de pauvreté déjà important et pour certains, aux catastrophes naturelles.

 

Le nombre de réfugiés ne cesse d’augmenter ?

Nous accordons une attention particulière à toutes les demandes liées aux réfugiés, notamment au Liban, un pays qui accueille aujourd’hui plus de 1,8 million de réfugiés syriens. A noter que notre ligne budgétaire « aide humanitaire d’urgence » a augmenté de 50 % entre 2014 et 2015 pour faire face à la recrudescence des crises politiques et aux catastrophes naturelles dans le monde.

 

Les tensions dans le monde arabe vous obligent à prendre des risques : quelles sont les limites à ne pas franchir pour garantir la sécurité nécessaire aux acteurs sur le terrain ?

Le risque zéro n’existe pas. Nous avons une excellente assurance de crise et nous avons mis en place un véritable processus de sécurité pour nous et pour les ressources humaines que nous déployons, notamment les Volontaires Internationaux de Monaco (VIM). Il existe une veille sécurité 24h/24 au sein du service.

 

Le manque de sécurité vous oblige à renoncer, parfois ?

Les zones rouges sont systématiquement exclues de nos déplacements. Et nous annulons hélas régulièrement des missions, comme encore récemment au Burkina Faso. Nous avons aussi mis en place un dispositif de prévention et de suivi à l’attention des associations qui envoient des volontaires sur place. Difficile de faire plus. Ou alors, il faut changer de métier.

 

La corruption est encore très fréquente dans certains pays ?

C’est un sujet compliqué et l’ensemble du continent africain est classé rouge en la matière, chacun le sait. C’est pourquoi notre coopération est essentiellement bilatérale, c’est-à-dire en partenariat avec des ONG internationales reconnues, des services techniques identifiés ou des associations locales connues. Nous avons des contrôles financiers internes et externes réguliers. Il est bien sûr impossible de tout contrôler. Mais, nous n’avons jamais été confrontés à un problème de corruption de manière directe.

 

Comment être sûr de l’efficacité de vos missions dans le temps ?

Nous faisons évaluer chaque année par des experts indépendants plusieurs projets achevés. Les résultats sont globalement excellents et le taux de satisfaction des bénéficiaires, que ce soit les structures ou les individus, est très élevé. C’est rassurant.

 

Suivre les missions au fil du temps, c’est primordial ?

Monaco est un bailleur fidèle, qui connaît ses partenaires et les soutient sur plusieurs années. Nous nous rendons régulièrement sur le terrain et nos coordinateurs techniques locaux assurent le lien sur place. Il est donc assez aisé de constater la pérennité des réalisations, comme l’état des constructions, du matériel, la fréquentation des structures éducatives et de santé, le nombre de consultations et de formations dispensées…

 

Qu’est-ce qu’il reste encore difficile à évaluer ?

Il est toujours plus difficile d’évaluer le niveau d’insertion socio-économique des bénéficiaires ou la pérennité d’un projet plusieurs années après notre retrait. D’où l’importance d’évaluations externes pointues.

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Bénédicte Schutz, directeur de la coopération internationale au centre national de lutte contre le paludisme à Madagascar. © Photo DR

En 2011, la coopération monégasque travaillait avec des Institutions de Micro-Finance (IMF), ces banques du pauvre créées par Mohammad Yunus : quel est le bilan ?

Nous travaillons toujours avec des IMF, notamment avec Dukuze au Burundi, une IMF que la coopération monégasque a créée. Il y a également un volet micro-finance dans plusieurs projets d’insertion et d’accès à l’emploi que nous soutenons. Ils bénéficient en priorité aux femmes qui veulent lancer une micro-activité économique. Les taux de remboursement des publics dits « précaires » sont très élevés et c’est un outil incontournable pour le développement.

 

Vous avez diversifié votre approche du financement solidaire ?

Oui. On a diversifié nos partenariats en matière de finance solidaire, avec la plateforme de crowdfunding Babyloan, Zebunet, micro-crédit en faveur des agriculteurs, ou encore l’entreprise d’“impact investment”, Investisseurs & Partenaires. Enfin, nous sommes associés à une initiative très pertinente, la Société d’aide au développement (Sadev), une société monégasque étatique d’investissement solidaire créée début 2015.

 

Les entreprises privées monégasques s’impliquent-elles avec vous ?

Oui, tout à fait. Je pense notamment à la fidélité du Centre cardio-thoracique de Monaco (CCTM) dans le cadre du projet Monaco Collectif Humanitaire (MCH) pour opérer en Principauté des enfants dont les pathologies cardiaques ne sont pas opérables dans leur pays d’origine. Ou encore l’entreprise Eco System pour la construction d’infrastructures dans nos pays cibles.

 

Quels sont les pays les plus nécessiteux actuellement ?

Il existe un classement officiel des Nations Unies réalisé selon l’indice de développement humain (1) des pays. Le Niger, le Sénégal, la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Burundi et Madagascar, tous prioritaires pour la coopération monégasque, apparaissent hélas en bas de ce classement. Il est donc important de ne pas relâcher nos efforts dans ces pays. En revanche, même s’ils sont mieux classés, le Maroc et la Tunisie, au regard de la situation qui se dégrade au Maghreb, font aussi partie de nos priorités.

 

Quels sont vos priorités pour 2016 ?

Notre programmation en 2016 suit notre plan stratégique, avec nos trois domaines d’intervention : la santé, l’éducation et l’insertion socio-économique. La situation de malnutrition chronique, notamment pour les moins de 5 ans, nous a conduits aussi à prévoir de nombreux projets de sécurité alimentaire. L’appui aux ONG monégasques, dont le nombre et la compétence ne cessent d’augmenter, aura aussi une place importante.

 

Il y a aussi l’aide d’urgence ?

Les fonds que nous consacrons à l’aide d’urgence devront, je le crains, être aussi importants que l’an dernier. Et nous continuerons à nous appuyer sur les grandes organisations internationales qui œuvrent sur les terrains de crises comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) ou encore le Programme alimentaire mondial (PAM).

 

Les suites de l’exposition universelle Milan 2015 ?

Le transfert au Burkina Faso de notre pavillon est une initiative originale qui permet de réutiliser une structure de façon pérenne au bénéfice des institutions de la Croix-Rouge de toute une région africaine.

 

Votre mission semble hélas être sans fin : c’est usant ?

En aucun cas. Un peu fatiguant, tout au plus ! Demandez à mes collaborateurs s’ils veulent changer de métier… Vu de l’extérieur, bien sûr les crises se multiplient, les niveaux de vie des pays que l’on soutient ne s’améliorent pas assez rapidement, les besoins sont trop importants par rapport aux moyens investis… C’est un éternel recommencement…

 

Il y a donc du positif et de l’espoir ?

Bien sûr ! De l’autre côté du miroir, grâce aux nouvelles technologies, le travail avec les partenaires locaux est bien plus efficace. Nous dialoguons en confiance avec les autorités publiques, que ce soit du Niger à la Mongolie. Des dizaines de milliers de destins individuels sont impactés par les actions que nous soutenons.

 

Malgré tout, ce n’est pas démoralisant, parfois ?

Non, ce n’est pas démoralisant. C’est une mission stimulante et utile qui nous oblige à sortir de nos frontières extérieures et intérieures… Une mission publique, un peu atypique, rendue possible par l’ouverture et la générosité de la Principauté et du Prince Albert. Grâce à cette coopération, Monaco est connecté à toute une part d’humanité qui n’a pas notre chance.

 

(1) Indice de développement humain composé de plusieurs critères : revenu par habitant, retard de développement humain (santé, nutrition, éducation) et vulnérabilité économique.

 

journalistRaphaël Brun