« On n’est pas des meurtriers »

Raphaël Brun
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Avec une moyenne de deux morts par an depuis sa création en 1978, le Dakar est accusé d’être dangereux, mais aussi très polluant. Pour Monaco Hebdo, Daniel Elena réagit. Et le co-pilote de Sébastien Loeb ne mâche pas ses mots.

 

Quel bilan faites-vous de ce premier Dakar et de cette 9ème place obtenue avec Sébastien Loeb ?

Pour notre première participation, on a fini meilleur « performer » de cette épreuve avec quatre spéciales gagnées. On était d’ailleurs leader à mi-rallye, avant de connaître de petites galères. Mais on a terminé ce rallye-raid. On a été jusqu’au bout. Que ce soit en pointe de vitesse ou en navigation, on s’en est très bien sorti. C’est donc un bilan positif.

 

A quoi est dû votre accident et vos cinq tonneaux le 11 janvier, lors de la 8ème étape entre Salta et Belen ?

On ne peut pas vraiment parler d’une faute. On a sauté une marche et il y en avait une autre en face qui nous a envoyés en tonneaux. On en avait pourtant passé des dizaines et des dizaines auparavant… C’est pas de chance. Peut-être qu’on attaquait un peu trop à ce moment-là, par rapport au type de terrain ? C’est un manque d’expérience. Mais ça nous a servi de leçon.

 

Il y a de la déception, car vous auriez pu faire mieux que 9ème ?

Oui et non. On était là pour apprendre et finir cette épreuve. C’est vrai que lorsqu’on s’est retrouvé leader, on a revu nos objectifs à la hausse. Et puis, il y a eu les tonneaux et un ensablement qui nous ont fait perdre beaucoup de temps. Mais pour une première participation, finir dans le top 10 reste un bon résultat.

 

Qui vous a le plus impressionné et pourquoi ?

Tout le monde. Car peu de concurrents ont fait de grosses fautes. Mais il y a bien sûr Monsieur Dakar, Stéphane Peterhansel. Il est dans son coin, il ne dit rien. Mais il est capable de plier la course en une journée. Ça s’appelle l’expérience !

 

C’est justement l’expérience qui vous a manqué pour espérer faire mieux ?

Si on enlève nos tonneaux à cause desquels on a perdu 1h15, la physionomie de la deuxième semaine de course n’est pas la même. Car on a été relégué loin et on a dû partir en 16ème position, ce qui nous a obligés à doubler beaucoup de concurrents. Et puis, la qualité du sable n’était plus la même par rapport aux premiers véhicules. Mais tout ça est de notre faute.

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« Lorsqu’on s’est retrouvé leader, on a revu nos objectifs à la hausse. Et puis, il y a eu les tonneaux et un ensablement. » Daniel Elena. Co-pilote. © Photo Peugeot Sport

La navigation dans le désert, c’est compliqué ?

On a fait les mêmes erreurs que tout le monde. Et puis, lors des grosses étapes de navigation, on est parti loin derrière. Du coup, les traces avaient été faites par les premières voitures et on a tendance à les suivre, forcément. C’est donc moins compliqué que lorsqu’on part premier. La navigation reste quelque chose qu’il nous faut améliorer.

 

Le rôle du co-pilote est très différent par rapport à un rallye WRC comme le Monte-Carlo ?

Ce qui a changé pour moi, ce sont les couleurs ! En rallye, je travaillais avec des crayons à papier. En rallye-raid, j’ai tout fait avec des Stabilo Boss. Plus sérieusement, c’est effectivement très différent. En rallye-raid, le road book nous est remis la veille. Du coup, il y a beaucoup de préparation à faire pour parvenir à décrire du mieux possible le terrain à Sébastien. Alors qu’en rallye WRC, on passait deux fois en reconnaissance et on savait exactement comment était le virage, où on allait freiner… Alors que sur un Dakar, il y a beaucoup plus de découverte.

 

D’autres différences ?

La longueur des étapes. Sur le Dakar, on a eu une spéciale qui a duré 5h40 ! Mais on est tellement pris dans la course qu’on ne voit pas le temps passer.

 

Le rôle du co-pilote est très important sur un Dakar ?

Lorsqu’il s’agit de donner le bon cap dans la navigation, le co-pilote a un rôle prépondérant. Mais pour le rythme et la vitesse, c’est au pilote de s’adapter selon la nature du terrain qu’on découvre au fur et à mesure.

 

Le plaisir est le même qu’en rallye WRC ?

Comme on était totalement novice, le plaisir était déjà d’être à l’arrivée d’un Dakar, car c’était un véritable challenge pour nous. Après, en tant que co-pilote, le rallye-raid est plus frustrant.

 

Pourquoi ?

En rallye WRC, chaque étape ne dure qu’une trentaine de minutes. C’est très intense. Un co-pilote sort plus fatigué de 30 minutes de courses en WRC que d’une spéciale de 3 heures sur un Dakar.

 

Vraiment ?

Oui. D’ailleurs, il m’est par exemple arrivé d’annoncer à Sébastien qu’il avait 14 kilomètres devant lui et qu’il pouvait se débrouiller. Ce qui me laissait du temps pour bien préparer la case d’après. Et même, regarder un peu le paysage…

 

Les vitesses sont de quel ordre sur un Dakar ?

On va parfois très vite à des endroits où on ne l’imaginerait pas. Il arrive par exemple que l’on saute des marches de 2 mètres. Si on fait ça en rallye WRC, c’est l’arrêt buffet garanti… Sur certaines spéciales, on arrive à une moyenne de 100 km/h. Je crois qu’on a atteint les 195 km/h. Mais quand la piste est très large et qu’on voit à 10 km devant, on a l’impression de descendre sur l’autoroute dans le sud de la France !

 

Sur le Dakar, il y a eu 73 morts en 37 éditions, soit, en moyenne, deux morts par an et parfois parmi les populations locales : ça vous choque ?

Le problème, c’est qu’un spectateur peut se trouver derrière un buisson et ça, bien évidemment, on ne le sait pas. En rallye WRC, on suit une route et un parcours qui sont délimités. Il y a des banderoles et de la sécurité autour du public. Sur un Dakar, on est au milieu de dunes, en pleine liberté. C’est donc plus difficile.

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© Photo Peugeot Sport

 

Les organisateurs font le maximum pour la sécurité ?

Une spéciale a été raccourcie de 30 kilomètres car l’organisateur Amaury Sport Organisation (ASO) a estimé qu’il y avait trop de spectateurs et que cela était trop dangereux, à la fois pour le public et pour les concurrents. On n’est pas des meurtriers.

 

Pour les concurrents, le danger est plus grand en rallye-raid qu’en WRC ?

Non, le danger est le même. Si vous ratez un virage pendant le rallye de Corse, vous descendez 80 mètres plus bas… Sur le Dakar, on a fait aussi quelques tonneaux. Tout ça fait partie de notre métier. Le risque 0 n’existe pas. Mais une fois dans la voiture, on n’y pense pas. Si on y pense, ça sert à rien d’y aller.

 

L’impact négatif du Dakar sur l’environnement a été dénoncé : ce rallye-raid est trop polluant ?

Des chiffres viennent d’être publiés. Et ils montrent qu’un Tour de France pollue plus qu’un Dakar. Il y a la caravane du Tour, certains spectateurs qui suivent l’épreuve en camping car… Le sport automobile paie des taxes en faveur de l’écologie aux pays organisateurs. Et puis, il ne faut pas oublier que le Dakar est aussi un bonheur pour les populations à qui on amène de l’eau et à qui on distribue des cadeaux.

 

Vous serez à nouveau partant pour le Dakar 2017 ?

Ça devrait être le cas, oui. Dès le mois de mars, on va reprendre le développement de la voiture pour 2017. Après un gros débriefing, on va essayer de la faire évoluer. On va aussi continuer à emmagasiner de l’expérience pour être d’attaque l’année prochaine.

journalistRaphaël Brun