Culture Sélection de février 2016

Raphaël Brun
-

Cemetery-of-Splendour

Cemetery of Splendour

d’Apichatpong Weerasethakul

Endormis. On ne comprend pas vraiment pourquoi, mais des soldats sont touchés par une étonnante et incompréhensible maladie du sommeil. Ils sont regroupés dans une école construite sur le site d’une civilisation disparue. Jenjira prend en charge Itt, un beau soldat esseulé. Son ami, Keng, utilise ses dons de médium pour communiquer avec ces hommes. Apichatpong Weerasethakul continue de nous enchanter, avec ce film d’une grande poésie. Palme d’or 2010 avec Oncle Boonmee, ce cinéaste thaïlandais propose cette fois un voyage mystique, dans lequel tout le monde veut savoir à quoi rêve l’autre. Beau et altruiste.

Cemetery of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul, avec Jenjira Pongpas, Banlop Lomnoi, Janrinpattra Rueangram (THAI-GB-FRA-ALL-MAL-SUDCOR-MEX-USA-NOR), 2015, 2h02), 19,99 euros (DVD seulement, pas de sortie blu-ray). Sortie le 2 février.

 

Much-Loved

Much Loved

de Nabil Ayouch

Prostituées. A Marrakech, on suit les joies et les souffrances de Noha, Randa, Soukaina et Hlima, quatre prostituées. Présenté à la Quinzaine des réalisateurs pendant le Festival de Cannes, Much Loved ne sera jamais projeté au Maroc, car les autorités culturelles de ce royaume l’ont vu comme un « outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine. » Il n’en est rien. Nabil Ayouch filme d’ailleurs ses actrices en utilisant l’angle de la fiction, et pas celui du documentaire. Certes, le trait est précis et l’immersion est totale. C’est à un partage total que nous convie Ayouch. Un partage qui a valu au réalisateur et à son actrice principale des menaces de mort.

Much Loved de Nabil Ayouch, avec Loubna Abidar, Asmaa Lazrak, Halima Karaouane (MAR-FRA, 2015, 1h44), 19,99 euros (DVD seulement, pas de sortie blu-ray). Sortie le 2 février.

 

Ni-le-ciel-ni-la-terre

Ni le ciel, ni la terre

de Clément Cogitore

Militaro-fantastique. Il se passe des choses étonnantes dans la vallée du Wakhan, à la frontière du Pakistan. On avait pourtant promis à Antarès et à ses hommes que cette mission serait tranquille. Mais une nuit, lorsque des soldats commencent à manquer à l’appel, il faut se rendre à l’évidence : ce séjour en Afghanistan ne sera pas une sinécure. Métaphysique, irrationnel, surréaliste… Les spectateurs les plus cartésiens ne raffoleront pas du final proposé par le premier long-métrage de Clément Cogitore. En revanche, les autres se laisseront porter avec plaisir par cet inquiétant voyage militaro-fantastique.

Ni le ciel, ni la terre de Clément Cogitore, avec Jérémie Renier, Kévin Azaïs, Swann Arlaud (FRA-BEL, 2015, 1h40), 19,99 euros (DVD seulement, pas de sortie blu-ray). Sortie le 3 février.

 

La-Nina-de-Fuego

La Niña de Fuego

de Carlos Vermut

Séductrice. Comment résister à Bárbara ? Pendant que son mari fait ce qu’il peut face à cette très belle femme aussi instable que séductrice, Damiàn préfère carrément rester en prison plutôt que de risquer de la recroiser. La construction narrative mise en place par Carlos Vermut n’est pas exempte de tout reproche. A trop lorgner du côté du cinéma d’Almodóvar, le risque est grand de se perdre en chemin. Mais les acteurs sont formidables, à commencer par la gothique et glaçante Bàrbara Lennie. Carlos Vermut nous plonge dans un labyrinthe glacé, dans lequel il manipule avec efficacité les ellipses.

La Niña de Fuego de Carlos Vermut, avec José Sacristàn, Bàrbara Lennie, Luis Bermejo (ESP, 2015, 2h07), 19,99 euros (DVD seulement, pas de sortie blu-ray). Sortie le 22 février.

 

Murakami-Ecoute-le-chant-du-vent

Écoute le chant du vent, suivi de Flipper, 1973

d’Haruki Murakami

Trilogie. Trente-sept ans qu’on attendait. Haruki Murakami a enfin autorisé la publication de ses deux premiers romans, Ecoute le chant du vent (1979) et Flipper, 1973. Restés inédits à Monaco et en France, les éditions Belfond les ont réunis dans un seul et même volume, avec une très intéressante préface dans laquelle Murakami revient sur l’origine de ces deux romans. Deux romans mineurs qui sont en fait les premiers tomes de la trilogie du rat, qui se conclut par La course au mouton sauvage (1982). Une curiosité qui permet de découvrir la vie du narrateur, un jeune garçon, et de son double, appelé le rat. Sans être indispensables, ces deux histoires permettent de mieux comprendre l’origine du travail de Murakami.

Écoute le chant du vent, suivi de Flipper, 1973 d’Haruki Murakami, traduit par Hélène Morita (Belfond), 300 pages, 21,50 euros.

 

Le-livre-dAron

Le Livre d’Aron

de Jim Shepard

Varsovie. Jim Shepard est connu pour avoir notamment décroché le Massachusetts Book Award en 2005 et un Story Prize en 2007. C’est à une nouvelle immersion dans le réel que nous convie cet auteur américain, qui a déjà travaillé sur des sujets sensibles, comme la catastrophe de Tchernobyl par exemple. Cette fois, c’est dans le ghetto de Varsovie que Shepard suit le parcours d’Aron, 8 ans. Ce jeune garçon va faire la rencontre du docteur Janusz Korczak, un médecin polonais qui a choisi d’être déporté vers Treblinka, avec des enfants juifs issus du ghetto de Varsovie. Le thème est délicat, mais il est traité avec finesse et intelligence.

Le Livre d’Aron de Jim Shepard, traduit de l’anglais (États-Unis) par Madeleine Nasalik (Editions de l’Olivier), 240 pages, 21 euros. Sortie le 11 février.

 

Histoire-de-la-Violence

Histoire de la Violence

d’Edouard Louis

Agression. « Ma plus grande peur dans la vie, ce serait de faire un livre qui ne dérange personne. » C’est ce qu’a déclaré Edouard Louis aux Inrocks, dans une longue interview publiée début janvier. Il n’a pas à s’inquiéter. Dans son second roman, l’auteur d’En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil) raconte sa rencontre amoureuse avec Reda, un jeune Kabyle. Une rencontre qui vire à la catastrophe. Edouard Louis n’hésite pas, une fois encore, à se mettre en scène. Après avoir passé au crible son enfance difficile dans un village homophobe de Picardie, il détaille cette fois l’agression dont il a été l’objet à Paris, une nuit de Noël. A seulement 23 ans, Edouard Louis confirme le statut de grand écrivain qu’on lui prête.

Histoire de la Violence d’Edouard Louis (Seuil), 240 pages, 18 euros.

 

Pendant-que-le-loup-ny-est-pas

Pendant que le loup n’y est pas

de Valentine Gallardo et Mathilde Van Gheluwe

Enfance. Comment Valentine et Mathilde se sont-elles construites dans la Belgique des années 90 ? C’est à cette question que Pendant que le loup n’y est pas répond. Entièrement réalisée en noir et blanc, cette jolie BD retrace donc les souvenirs d’enfance de ces deux dessinatrices. Un exercice subtil qui détaille les événements qui les poussent peu à peu à cesser d’être un enfant pour se diriger irrémédiablement vers l’âge adulte. Valentine Gallardo et Mathilde Van Gheluwe gardent leur style et leur trait, sans pour autant sacrifier l’unité graphique de cette BD qu’il faut absolument lire.

Pendant que le loup n’y est pas de Valentine Gallardo et Mathilde Van Gheluwe (Atrabile), 176 pages, 25 euros.

 

Bye-Bye-Maggie-de-Jaime-Hernandez-(Delcourt)

Bye Bye Maggie

de Jaime Hernandez

Enfance. Tout a commencé en 1981. Les frères Jaime, Gilbert et Mario Hernandez sortent la série de comics Love and Rockets, qui deviendra culte dans l’univers de la BD indépendante américaine. Trente-cinq ans plus tard, cette série est toujours en cours, mais chacun trace son sillon. Gilbert travaille sur la ville fictive d’Amérique du Sud, Palomar City. Jaime s’intéresse à Locas, qui traite essentiellement de Maggie et Hopey, deux copines latino-californiennes. Bye Bye Maggie nous plonge dans l’enfance de Maggie, qui frôle aujourd’hui la cinquantaine et aspire à devenir propriétaire d’un garage automobile. De qui tombera-t-elle amoureuse ? De Ray, son ex, ou de Reno, un artiste ? Le trait en noir et blanc est précis, pendant que la nuance des sentiments et des situations crédibilise ce beau récit.

Bye Bye Maggie de Jaime Hernandez, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Bertrand (Delcourt), 114 pages, 16,95 euros.

 

Daughter-Not-to-disappear

Not to Disappear

Daughter

Introspection. C’est d’abord la sublime voix de l’Italo-irlandaise Elena Tonra qui s’impose. Leur premier album, If You Leave, paru en 2013, était déjà d’une élégance et d’une poésie rare. Trois ans plus tard, la magie opère toujours. Les 10 titres de Not to Disappear bâtissent des ambiances changeantes, dont le fil rouge reste la ténébreuse introspection orchestrée par Elena Tonra. A seulement 26 ans, cette autodidacte chante, joue de la guitare, écrit les textes et compose une partie des superbes mélodies de cet album à ne pas rater. Les deux autres membres de Daughter, Igor Haefelli et le Français Rémi Aguilella, composent aussi. Et avec beaucoup de talent.

Not to Disappear, Daughter (4AD/Glassnote Records/Beggars), 11,99 euros (CD), 18,99 euros (vinyl).

 

Fenster-Emocean

Emocean

Fenster

Planant. La pop proposée par Fenster est absolument délicieuse. Ce groupe berlinois, poussé par le label, tout aussi berlinois, Morr Music, sort son troisième album, après Bones (2012) et The Pink Caves (2014). Et tient donc sa moyenne d’un disque tous les deux ans. Cette fois, cet album est la bande originale du film réalisé par Fenster. Un film qui raconte l’enregistrement de cet album. On navigue entre électro et pop, avec des morceaux souvent instrumentaux. Le tout est absolument planant et surtout, très réussi.

Emocean, Fenster (Morr Music), 14 euros (CD).

 

Olaf-Hund-New-Territories

New Territories

Olaf Hund

Noirceur. Issu de la French Touch à la fin des années 90, Olaf Hund a signé la bande originale (BO) du très bon film franco-chinois de Fabianny Deschamps, New Territories (2015). Autant dire que ce franco-allemand a largement rempli son contrat. Les constructions à la fois complexes, sombres et exigeantes des titres de cette BO viennent parfaitement servir l’intensité de ce film. Lancinante, hypnotique, la musique d’Olaf Hund s’accompagne ici d’une noirceur quasi nihiliste, qu’il parvient largement à sublimer. Pas étonnant que cet artiste électro ait sorti en 2012 un album appelé Music is Dead…

New Territories, Olaf Hund (Musiques Hybrides/Believe Digital), 20,64 euros (iTunes), cassette en édition limitée (Musiques Hybrides/Causes Perdues) 7 euros (Bandcamp).

 

journalistRaphaël Brun