« Le harcèlement est sanctionné par la loi »

Raphaël Brun
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Comment est prise en charge la question du harcèlement scolaire à Monaco ? Le Directeur de l’Éducation nationale, Isabelle Bonnal, répond aux questions de Monaco Hebdo.

La France évoque 700 000 enfants par an en souffrance : quelle est la situation à Monaco à propos du harcèlement à l’école ?

Il faut rappeler la définition du mot « harcèlement ». Un élève est victime de harcèlement quand il est soumis de façon répétée et à long terme à des comportements agressifs visant à lui porter préjudice, le blesser ou le mettre en difficulté de la part d’un ou plusieurs élèves. Ce n’est donc pas n’importe quel type de violence. Le harcèlement, c’est le rejet de la différence qui peut porter sur l’apparence physique, le sexe, l’attitude, un handicap… C’est donc un comportement inacceptable qu’il convient de prévenir et de traiter. Concernant la situation à Monaco, celle-ci n’est pas comparable avec celle de la France, puisque nous ne sommes pas à la même échelle.

 

Vous avez des chiffres ?

Un chiffre brut n’a pas vraiment de sens. Aucune situation de harcèlement n’est acceptable. Nous avions toutefois mené une enquête auprès des établissements en mars dernier. Et il apparaissait que cinq élèves étaient victimes de harcèlement, soit 0,08 % des effectifs. Bien sûr, il ne faut pas se satisfaire de ces chiffres, mais reconnaissons que Monaco offre un environnement largement sécurisé et bienveillant aux élèves qu’elle scolarise.

 

Le harcèlement concerne surtout quelles tranches d’âges ?

Si l’on se réfère aux cinq victimes évoquées précédemment, on constate qu’aucune tranche d’âge n’est à négliger puisque dans ces cas précis le harcèlement a touché deux élèves de CM2, deux de 5ème, mais aussi un élève de 2nde. D’une manière plus générale, les études internationales démontrent que le risque de harcèlement est globalement plus élevé en fin d’école primaire et au collège. L’école doit rester attentive et vigilante à l’égard de tous les élèves. Et ce, de manière permanente.

 

Combien de cas de harcèlement ont été avérés sur les 10 dernières années ?

Même si nous travaillons depuis 2002 avec Action Innocence, il est à noter que le harcèlement n’avait pas, il y a dix ans, la même connotation qu’aujourd’hui. De ce fait, les données chiffrées recueillies durant ces dernières années n’étaient pas aussi exploitables qu’elles peuvent l’être actuellement.

 

Pourquoi ?

Il est important de différencier les problèmes relationnels entre élèves de tous niveaux scolaires, qui peuvent d’ailleurs être plus ou moins traumatisants pour l’élève qui en fait l’objet, et les véritables cas de harcèlement à l’école. Un élève insulté, menacé, battu, bousculé ou qui fait l’objet de messages injurieux est effectivement victime de harcèlement. Et cette situation ne doit pas être confondue avec des querelles isolées qui sont courantes entre élèves.

 

Comment lutter ?

J’entretiens des relations de grande proximité avec les chefs d’établissement et leurs personnels. Je suis saisie de toute situation difficile ou complexe qui ne peut être immédiatement traitée par l’établissement concerné et qui mérite une attention et une action toutes particulières. Les chefs d’établissement sont extrêmement attentifs à cela et savent qu’une situation sensible est prise en charge avec d’autant plus d’efficacité qu’elle est rapidement identifiée. Le rôle majeur de prévention et d’accompagnement des conseillers d’éducation, des psychologues scolaires, des infirmières ou des assistantes sociales, notamment doit également être souligné.

 

Et les professeurs ?

Les personnels enseignants, très attentifs au comportement de leurs élèves, sont un relais important, au même titre que les parents, pour identifier un élève en souffrance. Lorsque ce type de situation m’est signalé, mes équipes et moi-même veillons à mettre immédiatement en œuvre les dispositifs d’accompagnement prévus.

 

Que risque un harceleur ?

Le harcèlement est sanctionné par la loi. Tout auteur de harcèlement s’expose à des poursuites et à des réparations au regard des dispositions des articles 236-1 du code pénal et 1 229 du Code Civil. Les élèves auteurs de ces faits s’exposent aussi à des sanctions au sein de l’établissement scolaire, pouvant aller jusqu’à l’exclusion définitive. En complément de cet appareil répressif, des dispositifs de prévention et de sensibilisation sont bien évidemment mis en place, notamment avec Action Innocence.

 

Patrice Cellario, conseiller de gouvernement pour l’Intérieur, a indiqué que le harcèlement au sein des établissements scolaires de la Principauté est un phénomène « marginal » qu’il ne faut cependant pas « sous-estimer » ?

Pour rejoindre le propos du conseiller de gouvernement pour l’Intérieur, les cas de harcèlement à Monaco demeurent heureusement très limités. Ce qui ne doit pas nous conduire à minimiser la situation, car un élève victime de harcèlement est un cas de trop. Et c’est intolérable.

 

Quel type de politique de prévention avez-vous mis en place ?

L’action de la direction de l’Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports s’inscrit pleinement dans la volonté du gouvernement de combattre de façon claire et affichée les faits de violence avérée. Ce phénomène n’est malheureusement pas nouveau. Des actions de prévention sont d’ores et déjà mises en œuvre à raison de 1h30, du CE2 à la 3ème en présence d’une psychologue clinicienne. Depuis cette année, la sûreté publique est associée à Action Innocence pour proposer un module adapté aux élèves de 6ème autour de cette thématique. Pour les lycéens, le harcèlement est un sujet largement abordé au sein des différentes instances œuvrant dans les établissements. Des réunions d’informations auprès des parents sont également organisées. Cette démarche a été renforcée depuis la rentrée scolaire 2015-2016.

 

C’est-à-dire ?

En lien avec l’association Action Innocence, tous les élèves, du cours préparatoire à la terminale, ont été sensibilisés à la problématique du harcèlement scolaire, le 5 novembre dernier, dans le cadre de la journée « non au harcèlement ». Une vidéo abordant le thème du harcèlement a été adaptée à chaque niveau scolaire et diffusée en classe. Des « flyers » ont été diffusés au sein des écoles, des collèges et des lycées de la Principauté, avec des contenus adaptés au public scolaire concerné.

 

Quoi d’autre ?

Un projet pilote de médiation sera prochainement expérimenté au sein du collège Charles III afin de favoriser, dans toute la mesure du possible, une résolution pacifique des éventuels conflits entre élèves. Il s’agira de former des élèves à être médiateurs. Concrètement, cela signifie qu’en cas de conflit ou d’une situation de harcèlement, ces élèves interviendront pour permettre aux protagonistes de régler, entre pairs et de manière apaisée, la question qui les touche. La formation prépare les futurs médiateurs à utiliser divers moyens tels que l’analyse, la reformulation, les jeux de rôle… Cette méthode doit permettre de trouver une solution gagnant-gagnant.

 

Quel est le rôle du médiateur ?

En aucun cas le médiateur n’intervient comme un arbitre ou un juge. Il n’est pas là pour prendre parti. Il doit amener les élèves en cause à s’exprimer et à trouver eux-mêmes la solution. Parallèlement, une formation à l’attention des adultes (enseignants, personnel d’encadrement…) sera également dispensée.

 

Son objectif ?

Préparer à aider les élèves médiateurs lorsqu’ils se sentiront dépassés par une situation, ou éventuellement à prendre le relais dans des situations difficiles et cristallisées. Par ailleurs, le prochain comité de l’Éducation nationale sera saisi de la question de l’introduction dans les règlements intérieurs des établissements scolaires, d’une référence explicite à la question du harcèlement, de sa détection et de ses règlements, modification qui pourrait être effective dès la rentrée 2016.

 

Et le harcèlement sur internet ?

Des actions de prévention et d’accompagnement sont proposées en lien avec Action Innocence dans le domaine du harcèlement, et plus particulièrement dans le domaine du cyber-harcèlement. Car les réseaux sociaux et internet sont désormais les principaux vecteurs de violence entre élèves. Mais il est important de souligner que le harcèlement, dont les formes peuvent être multiples, se développe plus particulièrement dans un contexte scolaire dégradé ou lorsque les équipes éducatives ne parviennent pas à identifier les situations critiques entre élèves. Ce n’est pas le cas en Principauté où, grâce aux moyens accordés par le gouvernement, il existe un climat scolaire serein.

 

D’autres nouveautés sont à signaler ?

Un chargé de mission à la vie scolaire a été nommé en janvier dernier au sein de la direction de l’Education Nationale, de la Jeunesse et des Sports. Le travail collaboratif qu’il développe avec les chefs d’établissement contribue pleinement au maintien d’un climat scolaire de qualité au sein de l’école, qui est un lieu d’apprentissage mais aussi un lieu de vie.

 

Les élus Horizon Monaco (HM) Béatrice Fresko-Rolfo et Christian Barilaro ont sollicité l’association Action Innocence pour lancer des cours de sensibilisation autour du harcèlement scolaire ?

La direction de l’Education Nationale, de la Jeunesse et des Sports travaille depuis plus de 10 ans avec l’association Action Innocence pour sensibiliser les élèves au harcèlement. Le 30 mars 2015, la direction de l’Education Nationale, de la Jeunesse et des Sports avait eu l’initiative, suite à une rencontre entre Béatrice Fresko-Rolfo et Christian Barilaro et Action Innocence, de lancer un appel au Conseil National pour faire connaître les actions mises en œuvre contre le harcèlement par l’association Action Innocence et la direction de l’Education nationale. Suite à cet appel, on ne peut qu’apprécier l’intérêt porté par les élus du Conseil national sur cette question.

 

Le dispositif actuel est donc parfaitement satisfaisant ?

Bien évidemment les actions de prévention et d’accompagnement qui sont mises en œuvre restent perfectibles : c’est la raison pour laquelle nous avons renforcé cette démarche de sensibilisation, en veillant à y associer les élèves, les parents d’élèves et les personnels des établissements scolaires. Cette problématique nous concerne tous. Et il est de notre responsabilité commune de veiller à ce que chaque élève apprenne et grandisse dans des conditions sereines.

 

Un questionnaire aurait déjà été diffusé par Action Innocence auprès des élèves de 4ème et de 3ème et serait en cours de dépouillement : quels sont les premiers résultats ?

Un questionnaire a effectivement été conçu conjointement par Action Innocence et la Direction de l’Education Nationale, de la Jeunesse et des Sports afin de mieux connaître les situations de harcèlement auprès des élèves de 4ème et de CM2. Le dernier questionnaire a été distribué le mardi 3 novembre 2015. Ce questionnaire était anonyme. Avec Action Innocence, nous procédons actuellement au dépouillement des réponses. Les résultats seront présentés au prochain comité de l’Education nationale. Nous verrons ensuite si ce questionnaire est un outil pertinent ou non pour mieux traiter les cas de harcèlement. En tout état de cause, notre ambition est de disposer d’indicateurs plus fins sur ce phénomène.

 

Que pensez-vous de l’idée de la mise en place d’un numéro vert proposée par des élus HM ?

Une réflexion est en cours pour la mise en place d’un numéro vert, à l’instar de celui qui est déjà proposé dans le cadre du dispositif « Allô Parents ». Ce numéro vert, qui pourrait être effectif dans les prochaines semaines, permettra aux victimes de harcèlement et à toute personne témoin de tels faits d’alerter de façon anonyme. Dans des cas aussi sensibles il est fondamental de libérer la parole de chacun. L’anonymat y contribue et est d’ailleurs systématiquement adopté dans ce type de dispositif. Il s’inscrit dans une démarche de liberté et de protection des victimes.

 

A Monaco, les enseignants et les personnels de direction sont suffisamment formés sur cette question ?

Les personnels enseignants et les chefs d’établissement sont et continueront à être sensibilisés sur cette thématique, plus particulièrement dans l’identification des signes de harcèlement et dans la prise en charge de l’élève concerné. Mais ils ne sont pas les seuls à devoir s’engager dans la lutte contre le harcèlement. Les conseillers d’éducation, les personnels médico-sociaux sont déjà très attentifs à ce phénomène. Des formations destinées aux adultes encadrants des établissements scolaires sont prévues. D’une manière générale, je veille à ce que les dispositifs de formation et de sensibilisation, quels qu’ils soient, puissent être régulièrement optimisés afin de répondre aux besoins identifiés. Les actions de sensibilisation au harcèlement s’inscrivent bien entendu dans cette logique.

 

Que pensez-vous de la polémique en France autour du clip de Mélissa Theuriaut ?

Je n’ai pas de commentaire à faire sur des questions internes à l’Education nationale française.

 

Quelles actions de prévention sont mises en place pour des sujets de société comme le décrochage scolaire ?

Le décrochage, tout comme la phobie scolaire sont des expressions qui font peur car derrière ces termes s’inscrit en filigrane le mot « échec ». Le harcèlement n’est pas – et loin s’en faut – la seule cause de décrochage ou de phobie scolaire. Malheureusement, leurs causes peuvent être multiples et sont souvent difficiles à identifier. La communauté éducative est sensibilisée à ces problématiques afin de les détecter au plus tôt et de mettre en place les mesures adéquates : Projet d’Accueil Individualisé (PAI), Programme Personnalisé de Réussite Éducative (PPRE), Dispositif d’Éducation et de Scolarisation Individualisé (DESI), Service d’Assistance Pédagogique à Domicile (SAPAD)…

journalistRaphaël Brun