Thomas Fabius
Aucune enquête ouverte à Monaco

Raphaël Brun
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Le fils du ministre des Affaires étrangères français est poursuivi par la justice américaine pour ne pas avoir remboursé 3,5 millions de dollars perdus à Las Vegas en mai 2012. Un an plus tôt, il avait déjà contracté une dette de 1,9 million au casino de Monte-Carlo.

 

Si Thomas Fabius met les pieds aux Etats-Unis, il sera arrêté. Le fils du ministre des Affaires étrangères français serait poursuivi par la justice américaine pour avoir émis une série de chèques sans provision dans des casinos de Las Vegas (Nevada), pour un total qui dépasse les 3 millions de dollars. Le mandat d’arrêt lancé par les Etats-Unis à l’encontre de Thomas Fabius, 33 ans, n’est pas international. Mais il vient alourdir ses problèmes judiciaires, puisque la justice française l’a dans son collimateur depuis trois ans. Contacté par Monaco Hebdo, son entourage indique que Thomas Fabius reconnaît les sommes en jeux, mais que concernant « les dettes aux Etats-Unis et en Angleterre, il ne s’agit pas de chèques sans provision, mais de l’équivalent de reconnaissances de dette, rédigées selon les usages, sur papier libre ». Thomas Fabius a laissé aussi des dettes en Principauté. En juillet 2014, le magazine Valeurs Actuelles révélait qu’il devait près de 2 millions d’euros au casino de Monte-Carlo. Et que les juges d’instruction Roger Le Loire et René Cros s’intéressaient à la Société des Bains de Mer (SBM). Une commission rogatoire internationale a donc été lancée. Objectif : déterminer les conditions dans lesquelles la SBM a remboursé près de 700 000 euros perdus lors d’une soirée, en juin 2011 par Thomas Fabius. Toujours d’après Valeurs Actuelles, Fabius n’aurait jamais remboursé la SBM, à qui il devrait très exactement 1,9 million d’euros. En septembre 2013, la SBM avait juré que, « quels que soient nos clients, il est dans les règles des casinos de Monte-Carlo SBM de ne pas effacer les dettes. Et ce, même après plusieurs années. »

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Remboursement ?

Lors d’une réunion le 15 octobre 2013 entre le gouvernement, les élus du Conseil national et les dirigeants de la SBM, le ministre d’Etat, Michel Roger, a demandé au président délégué de la SBM, Jean-Luc Biamonti, des explications sur cette affaire Thomas Fabius. Le procès verbal cité par Valeurs Actuelles est très clair : « Il avait un crédit maximal de 1 million d’euros. Un soir, il s’est trouvé à ce maximum. La SFE [Société de financement et d’encaissement, une sorte de banque du casino, N.D.L.R.] a augmenté la ligne de crédit. M. Fabius s’est arrêté de jouer et n’est plus revenu. La dette est donc de 1,9 million d’euros. » Quant au remboursement supposé de la SBM qui intéresse la justice française (1), Jean-Luc Biamonti raconte qu’« un week-end, M. Fabius a déposé 650 000 euros à la caisse et a indiqué ne plus souhaiter jouer du week-end. Or, il est revenu jouer […] et n’a pas été empêché par le personnel ». La faute de la SBM est là. Du coup, Thomas Fabius « a perdu. Et la SBM a dû rembourser pour incident de jeu. » Le procès verbal indique aussi que les salariés de la SBM qui ont laissé jouer Fabius ont été « sanctionnés. »

Reste à comprendre comment Thomas Fabius a pu s’endetter de 1,9 million d’euros alors que son plafond était fixé à 1 million. Et pourquoi la SBM lui a remboursé 700 000 euros pour « incident de jeu » ? Le directeur des jeux de la SBM a été entendu par la sûreté publique, à la demande des juges d’instruction français. « D’un casino à l’autre, le traitement des joueurs VIP varie. Il existe une concurrence entre les casinos pour attirer les meilleurs joueurs. Alors les casinos offrent les billets d’avion, l’hébergement, le champagne, les restaurants… Tout en proposant des lignes de crédit. Mais rien n’est écrit. Tout est laissé à l’appréciation du casino », explique Me Matthieu Escande, avocat spécialisé dans le droit des jeux de hasard.

 

Reconnaissance

L’entourage de Thomas Fabius nous a indiqué que le fils du ministre des Affaires étrangères français ne contestait donc pas sa dette de 1,9 million vis-à-vis de la SBM. « Contrairement à ce que certains prétendent, Monaco réclame toujours le remboursement de cette dette. Ceux qui disent le contraire racontent des histoires. La dette n’a pas été effacée », souligne un proche. Avant d’ajouter : « Les joueurs connus font l’équivalent d’une reconnaissance de dette sur papier libre. Ils indiquent un numéro de compte bancaire et s’engagent à payer. C’est une sorte de bon à payer. C’est assez courant dans le milieu des casinos. Si Thomas Fabius avait fait des chèques en bois, il pourrait être interdit bancaire. Avec ceci, c’est un conflit privé, c’est donc du civil. Pas du pénal. » Un chèque en bois peut aussi être interprété par la justice comme une escroquerie, souligne Me Escande. Donc si Thomas Fabius avait émis en 2011 des chèques en bois à Monaco, la SBM aurait pu l’attaquer pour « émission de chèque sans provision, voire même pour escroquerie », confirme un avocat monégasque. Sauf que son entourage insiste : il n’aurait fait aucun chèque, ni à Monaco, ni aux Etats-Unis, ni ailleurs. Ce qui explique que le procureur général Jacques Dorémieux ait pu confirmer à Monaco Hebdo que la SBM n’aurait pas eu les armes juridiques pour pouvoir poursuivre Thomas Fabius en justice. D’ailleurs, le procureur de l’époque, Jean-Pierre Dréno, n’a pas réagi : « Rien n’a été ouvert à Monaco concernant Thomas Fabius. Car nous n’avons strictement rien à lui reprocher ». De plus, en Principauté les textes sont clairs : « La loi n’accorde aucune action pour une dette de jeu ou pour le paiement d’un pari ». Comme en France, il est impossible de poursuivre un joueur qui refuserait de payer une dette de jeu. Même si la dette se compte en millions.

 

(1) Contactée par Monaco Hebdo, la direction de la SBM n’a pas répondu à nos questions avant le bouclage du magazine, le 10 novembre.
(2) Toutes les personnes et les entités citées dans cette interview sont présumées innocentes jusqu’à leur jugement définitif.

journalistRaphaël Brun