Shibuya Productions lève plus de 6 millions de dollars

Raphael Brun
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Créée en juillet 2014, Shibuya Productions est spécialisée dans la production de jeux vidéo et de films d’animation pour le cinéma et la télévision. Cette entreprise dirigée par Cédric Biscay vient de lever plus de 6 millions de dollars grâce au financement participatif pour financer le développement du jeu vidéo Shenmue III qui sortira en 2017. Un record. Par Raphaël Brun

 

Il fallait oser. Lorsqu’il a fallu choisir, Cédric Biscay n’a pas vraiment hésité. Il a laissé tomber son poste dans le conseil pour travailler dans un secteur qu’il aime : celui des jeux vidéo et de l’animation. « J’ai fait beaucoup de conseil dans les domaines des jeux vidéo et de l’animation parce que ce sont des secteurs qui m’intéressent. Mon idée a toujours été de créer mes propres contenus ». Un pari risqué. Mais ce jeune dirigeant de 36 ans n’a aucun regret. Lancée en 2014, Shibuya Production emploie aujourd’hui quatre salariés. « Shibuya, c’est le nom du quartier de Tokyo le plus animé, donc le plus cosmopolite, raconte ce patron. Or, on sait que les Japonais ne sont pas forcément attirés par l’international. Mais Shibuya est un quartier où il se passe beaucoup de choses. Et puis, on travaille beaucoup avec le Japon. J’ai donc voulu donner cette image à mon entreprise ». Si Biscay s’est implanté à Monaco, c’est pour gagner du temps : « Je me suis installé à Monaco parce que la Principauté est assez reconnue à l’international, notamment aux Etats-Unis. Il est aussi beaucoup plus facile de rencontrer des décideurs à Monaco, où le réseau est à la fois riche et resserré. Au Japon, la Principauté est surtout connue pour la F1, le luxe et le tourisme ».

Aujourd’hui, Shibuya Productions travaille essentiellement sur deux gros projets : d’abord le troisième épisode du jeux vidéo à succès sorti en 1999 sur la console Dreamcast, Shenmue. « On travaille aussi sur 26 épisodes de 26 minutes d’Astroboy, qui s’appellera Astroboy Reboot », ajoute Biscay. Deux noms déjà très connus, que ce soit dans le milieu du jeu vidéo ou du dessin animé. Derrière ces deux gros contrats, une stratégie claire : « On est une jeune entreprise. Mais en 2014, on sera l’entreprise qui aura fait Shenmue et Astroboy Reboot. Du coup, le regard sur nous sera sans doute plus intéressé… En commençant par ces deux grosses sorties, on assoit notre notoriété et notre crédibilité. Et on gagne du temps sur ce plan-là… »

 

Co-financements

Il faut dire que jusqu’à la sortie d’Astroboy Reboot, en septembre 2017, et de Shenmue III, en décembre 2017, cette entreprise monégasque qui est la seule dans son secteur en Principauté, ne gagnera pas un centime : « Le vrai chiffre d’affaires sera dans deux ans. Si tout se passe bien, il devrait se situer autour de 5 millions d’euros ». Trois ans à tenir, et à trouver des co-financements pour rendre ces deux énormes projets possibles. Et si le patron de Shibuya Productions a misé sur ces deux succès japonais, ce n’est, là non plus, pas un hasard : « Le réseau est à l’origine de tout. C’est ça qui rend possible tout ce que l’on fait. Ça fait 15 ans que je construis mon réseau au Japon ». Et au Japon, rien n’est vraiment comme en Europe. « Pour établir de la confiance, il faut du temps. Au Japon, il y a tout un tas de codes à respecter. Ma chance, c’est que, du coup, souvent, les gens se lassent et vont voir en Chine. Où, en général, ils échouent… Ça fait 10 ans qu’on parle de la Chine presque comme d’un Eldorado. Mais qui a vraiment réussi à s’imposer en Chine ? », se demande Biscay.

« J’ai toujours beaucoup joué et beaucoup à des jeux japonais. Le jeu d’aventure Shenmue édité par Sega sur la console Dreamcast en 1999 m’a beaucoup marqué. J’y ai passé des nuits blanches. Il y a aussi eu un Shenmue II en 2001 sur Dreamcast et Xbox. Mais avec la disparition de la Dreamcast, il n’y a jamais eu de Shenmue III », raconte le patron de Shibuya Productions. A l’époque, le premier épisode de Shenmue est le jeu vidéo le plus cher : 47 millions de dollars sont nécessaires pour réaliser ce que Sega espérait être un succès commercial. Mais même si le jeu est acclamé par la critique, les ventes ne décollent pas, ni au Japon, ni en Europe.

 

« Records »

« Je ne sais ni dessiner, ni écrire un scénario, ni programmer, ni faire de l’animation… En revanche, je sais connecter des gens et générer du réseau, notamment dans ces univers-là », explique Cédric Biscay. Shibuya Productions ne travaille donc pas à Monaco avec 200 salariés qui créent des jeux vidéo ou des dessins animés. Si tout est imaginé en Principauté, Shibuya Productions sous-traite ensuite ses productions, notamment au Japon, en Bulgarie, aux Etats-Unis et en France. Pour financer, il faut donc convaincre des co-producteurs. Des co-producteurs qui sont généralement des studios qui emploient 100 ou 200 salariés pour, par exemple, créer un jeu et le programmer. « Sega ne faisait rien de Shenmue. L’idée c’était de faire un Shenmue III et de créer un énorme buzz autour de ce jeu ». Il a déjà fallu réussir le tour de force de convaincre le concepteur de Shenmue, Yu Suzuki, une star dans le monde des jeux vidéos. « Yu Suzuki, c’est aussi le créateur de jeux cultes, comme par exemple Out Run et de Virtua Fighter ». Star ou pas, la qualité du réseau entretenu depuis 15 ans au Japon par Cédric Biscay lui permet de décrocher cette exclusivité. Pour ce jeu, impossible de connaître le budget précis mais « c’est plusieurs millions d’euros, financé sur fonds propres en grande partie par Shibuya Productions ». Sony est aussi de la partie. En échange, Shenmue III sortira en exclusivité sur leur PlayStation 4. « Car Shenmue sortira aussi sur PC. Pour le moment, aucune sortie n’est prévue sur Mac. Je ne peux pas vous dire combien pour des raisons de confidentialité, mais Sony met moins d’argent que Shibuya dans ce jeu ».

Pour boucler le financement, Shibuya Productions a aussi fait appel à du financement participatif via Kickstarter. « On a battu trois records du monde : celui du million de dollars le plus rapidement obtenu en une heure et demie environ, celui du deuxième million de dollars le plus vite obtenu en 24 heures et enfin, celui du financement pour un jeu vidéo, avec un total de 6,3 millions de dollars en 30 jours. Le précédent record était autour de 5,4 millions environ. Je ne m’attendais pas à battre de record ». Mais ce dirigeant espérait tout de même atteindre la barre des 5 millions de dollars. Les 70 000 personnes qui ont participé à ce financement auront bien sûr tous droit à un exemplaire du jeu. Ils pourront aussi être l’un des personnages (non jouable) de Shenmue III, ou avoir le privilège d’avoir leur nom dans les crédits de ce jeu… Entre autres. « On vise un million de ventes. Ce n’est pas ce dont on a besoin pour gagner de l’argent. Mais c’est mon objectif », confie Cédric Biscay. Il faudra aussi être le moins possible victime du piratage. Car à ce jour, aucune protection ne permet d’empêcher la copie et le téléchargement des jeux vidéo. « Mais j’ai encore foi dans les vrais joueurs, ceux qui veulent de beaux packagings et qui cherchent à acquérir un bel objet. Après, je ne rêve pas. Ceux qui piratent habituellement continueront à le faire. Sur un jeu vendu 60 euros, le packaging représente 2 à 3 euros. Le piratage, c’est culturel. Au Japon, le téléchargement reste moins important que la vente de CD… ».

 

« Reboot »

« Nos productions nécessitent des équipes de 150 à 250 personnes. C’est encore très loin de Disney… », souffle Biscay. Loin de Walt Disney, peut-être. Mais cela n’empêche pas Shibuya Productions de parvenir à s’imposer face à des géants. « En Asie, Astroboy c’est comme Tintin chez nous. Walt Disney a essayé de proposer une version remise aux goûts du jour, mais les ayants droit, notamment l’auteur Osamu Tezuka, se sont méfiés et ont refusé », raconte Biscay qui a l’avantage de connaître tout le monde depuis plus de 10 ans déjà. Comme il a déjà travaillé avec eux, ce jeune patron décide d’y aller au culot. Il leur demande s’ils le laisserait faire un « reboot ». Surprise : il obtient un « oui » en seulement quelques minutes. En trois mois, le premier contrat est signé. Ce qui est assez incroyable dans la mesure où, dans ce genre de business, les négociations durent parfois 2 ou 3 ans avant de déboucher sur une signature. « C’est pour ça que j’aime le Japon. Là-bas, tout est une histoire de confiance. En revanche, si on trahit la parole donnée, on est mort. On peut plier bagage et rentrer en Europe », explique le patron de Shibuya Productions. Tout est sur les rails. Le budget est de 9 millions d’euros, financé par les co-producteurs : un Japonais, deux chaînes de télévision et Shibuya Productions. L’animation a été confiée à Caribara Productions, une entreprise installée à Paris, Annecy, Liège et Montréal.

Autre projet, qui concerne le cinéma cette fois : Lily et la perle magique d’Anri Koulev. Ce film d’animation est une co-production de 75 minutes, réalisée avec la Bulgarie. Le scénario est signé par le poète Valeri Petrov (1920-2014). Pour les voix, on entendra notamment l’acteur britannique Ben Cross, déjà vu dans des films comme Star Trek (2009) de J.J. Abrams. « J’ai eu envie de proposer une production un peu plus confidentielle, du cinéma d’auteur qui ne serait sans doute jamais sorti sans notre aide ». Quitte à ne plus avoir les yeux rivés sur la rentabilité qu’il sera difficile à atteindre. Mais peu importe.

« Au niveau technique, le film d’animation c’est voisin du jeu vidéo. En revanche, pour le financement, c’est très différent. Ce n’est pas du tout les mêmes interlocuteurs, ni les mêmes partenaires, ni les mêmes méthodes de montage pour les budgets, souligne Biscay. Les jeux vidéo restent le plus rentable : le potentiel de gain est plus important qu’avec un film d’animation. Avec la télévision, c’est difficile. Alors qu’avec le cinéma, quand on voit le carton réussi par Les Minions (2015)… » Le premier chiffre d’affaires prévu pour 2017 sera un indicateur important pour la suite. Une suite qui est déjà préparée et lancée : « On a déjà un gros projet pour 2019. Mais à partir de 2017, on espère pouvoir faire au moins une sortie par an. »

journalistRaphael Brun