« La majorité HM a explosé »

Raphaël Brun
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Après le vote du budget rectificatif 2015, les élus de l’opposition Union Monégasque, Jean-François Robillon et Bernard Pasquier, confirment avoir commencé à discuter de façon informelle avec les autres élus et les autres groupes politiques.

Les principaux enseignements de ce budget rectificatif 2015 ?

Jean-François Robillon : La majorité Horizon Monaco (HM) a explosé. C’est évident. Quand on regarde les votes, on a 12 votes pour, 10 abstentions et un vote contre. Si Jean-Louis Grinda n’avait pas été retenu en Corée du Sud pour des raisons professionnelles, le camp opposé à la méthode Nouvion aurait eu une voix de plus. La majorité est complètement divisée. Désormais, avec 12 élus, lui compris, face à 12 autres élus, toute sensibilité politique confondue, le président du Conseil national, Laurent Nouvion, ne dispose plus que d’une majorité relative.

 

Comment en est-on arrivé là ?

Jean-François Robillon : C’est la manière dont Laurent Nouvion gère le Conseil national qui est à l’origine de tout ça. Pas tellement vis-à-vis de l’opposition, mais surtout vis-à-vis de sa propre majorité. Lors des séances publiques pour le budget rectificatif, Nouvion a envoyé ses principaux lieutenants au casse-pipe. Il les a soutenus comme la corde soutient le pendu.

 

Vraiment ?

Bernard Pasquier : Au-delà des chiffres liés à ce vote, il faut surtout s’attarder sur la question du qui a voté quoi. On voit que les poids lourds de la majorité HM se sont abstenus. Notamment le vice-président du Conseil national, Christophe Steiner et le président de la commission des Finances, Marc Burini. Alors que le président de la commission Spéciale, Jacques Rit, a carrément voté contre ce budget rectificatif !

 

C’est une surprise ?

Bernard Pasquier : Le rapport de Marc Burini, qui est très critique vis-à-vis du gouvernement, a été voté par 15 élus de la majorité sur 20. Comment est-on passé le 1er octobre d’un rapport critique qui appelle à voter contre le budget soutenu par 15 conseillers nationaux HM, à 12 élus HM qui votent finalement ce budget ? C’est ce que j’ai appelé une compétition de course à plat ventre dans l’hémicycle…

 

Comment expliquer ce revirement ?

Bernard Pasquier : La manière dont Laurent Nouvion gère le Conseil national explique en partie ce revirement. D’ailleurs, l’élu HM, Jean-Charles Allavena ne s’est pas gêné pour dire en séance publique que Laurent Nouvion se plaignait de manquer d’informations du gouvernement. Alors que chez HM, en interne, c’est la même chose. Laurent Nouvion a l’habitude de décider seul, il n’a jamais travaillé dans sa vie et ses liens avec ses subordonnés se limitent aux rapports qu’il a avec ses domestiques. De toute évidence, il y a un peu de ça dans sa façon de gérer les élus de sa majorité.

 

D’autres explications ?

Bernard Pasquier : Il faut le reconnaitre, quand on a un budget excédentaire, il n’est pas facile de devoir se limiter à voter pour ou à voter contre.

Jean-François Robillon : Notre système ne supporte pas les coups de gueule. Surtout si on n’ose pas aller jusqu’au bout et qu’on cherche en fait à faire le buzz cinq minutes. Or, Laurent Nouvion ne tient jamais jusqu’au bout : il commence toujours de façon très agressive pour toujours finir par lâcher. Et dès que le ministre d’Etat lui répond, il commence à s’excuser et à se mettre à plat ventre…

 

Comment faire alors ?

Jean-François Robillon : Laurent Nouvion oublie que notre système fonctionne par la discussion et notamment la discussion préparatoire. Il ne comprend pas non plus comment fonctionne nos institutions, car sur chaque sujet, il réclame la création d’une commission mixte gouvernement-Conseil national.

 

Mais c’est une bonne chose ?

Jean-François Robillon : On a des commissions sur la circulation, sur l’extension en mer… Un peu sur tout, donc. Or, si dans ces commissions les élus ne disent rien ou n’argumentent pas suffisamment, le gouvernement estime qu’il s’agit d’une prise de décision. Résultat, Laurent Nouvion se piège tout seul.

 

Mais Laurent Nouvion vous reproche vos absences répétées en commissions !

Jean-François Robillon : Nous ne sommes que trois et nous avons des activités professionnelles prenantes. Mais on est presque toujours présent en commission plénière d’études, lorsque le gouvernement présente l’avancement d’un dossier. Je refuse de cautionner la politique, ou l’absence de politique, de Laurent Nouvion. Mais je refuse de faire de la guérilla pendant une législature entière.

Bernard Pasquier : Auparavant, Nouvion occupait ma place au sein de la délégation pour le Conseil de l’Europe. Il y a quatre sessions par an. Pour le moment, je n’en ai raté aucune. Alors que lui a assisté à une seule session en 5 ans. Soit une session sur 20 !

Jean-François Robillon : J’ai les statistiques des absences. Mais lors de la dernière campagne électorale, j’ai interdit à mes colistiers de les utiliser.

 

Ce budget a permis quelques avancées ?

Jean-François Robillon : Le Conseil national a reculé. Le Conseil national n’existe plus sur les radars monégasques. Il a perdu toute son influence. Par exemple sur le sujet de la priorité nationale qui est revenu dans le débat du budget, je sais que le gouvernement est saisi en vue de donner ou pas son agrément à la vente du Black Legend à un acheteur des pays de l’Est. Je m’étais élevé lorsque j’étais président du Conseil national contre la session à un étranger de Pizz’art. Résultat de mon action : un compatriote est resté titulaire de 60 % de parts sociales de cette affaire située sur le domaine public de l’Etat. Comment le gouvernement et Laurent Nouvion peuvent donner leur agrément à une session qui exclurait la présence d’un compatriote intéressé sans appel d’offres ou saisine de la commission d’attribution des locaux commerciaux domaniaux ? C’est un scandale que je dénoncerai haut et fort lors des prochaines séances publiques !

 

Les conséquences politiques de ce vote pour la majorité HM ?

Bernard Pasquier : Il y a tellement de tendances différentes dans cette majorité, qu’on se demande ce qu’ils font encore ensemble…

Jean-François Robillon : Dans cette majorité, il y a les indépendants : Nathalie Amoratti-Blanc s’est abstenue, Philippe Clérissi, Pierre Svara ont voté pour et Jacques Rit a voté contre ce budget rectificatif 2015.

 

Et pour l’Union pour la Principauté (UP) ?

Jean-François Robillon : Dans cette majorité, il y a aussi l’UP qui avait clairement annoncé vouloir voter contre ce budget : or, Jean-Michel Cucchi, Sophie Lavagna et Christophe Robino ont finalement voté pour et Thierry Crovetto s’est abstenu. Qu’est-ce qu’il faut comprendre ? Le groupe a aussi explosé.

 

Et chez la plus importante composante de HM, Rassemblement & Enjeux (R&E) ?

Bernard Pasquier : Chez R&E, tous les poids lourds se sont abstenus. Et les autres ont voté pour ce budget rectificatif.

 

Pourquoi les relations gouvernement-HM se sont réchauffées si vite, pendant ce budget rectificatif 2015 ?

Jean-François Robillon : Avant de s’abstenir lors du vote, l’élu HM Thierry Poyet a dit lors de ces séances qu’il trouvait anormal que le gouvernement ait reçu quelques personnes de la majorité, mais pas toutes.

Bernard Pasquier : J’ai l’impression que Nouvion a été paniqué lorsque le ministre d’Etat, Michel Roger, a dit que le rapport très critique du président de la commission des Finances, Marc Burini, dans un autre régime s’appellerait autrement. Dans un autre régime, on appellerait ça une motion de censure.

 

Du coup, comment va se redessiner le paysage politique monégasque ?

Jean-François Robillon : C’est encore un peu tôt pour le dire. Mais le constat, c’est qu’il y a bien eu une explosion de la majorité. Quoi qu’ils en disent, c’est évident. Il suffit de lire les déclarations de Christophe Steiner et de Jean-Charles Allavena parues dans le quotidien local samedi dernier pour s’en convaincre. La seule personne avec qui on a du mal à avoir un dialogue constructif, c’est Laurent Nouvion. Avec les autres, ils ont des arguments, on en a d’autres, les échanges sont parfois musclés, mais ça reste toujours dans le cadre. Avec Nouvion, il est impossible de discuter. Alors qu’on est tous des Monégasques qui voulons faire avancer notre pays. On est au service des Monégasques et de la Principauté. On n’est pas au service de certaines personnes ou de certains lobbies.

 

Mais sur des sujets importants comme l’Europe, vous n’êtes pas du tout d’accord ni avec Christophe Steiner, ni avec l’élu de Renaissance, Eric Elena !

Jean-François Robillon : Au Conseil national, même avec une seule liste en présence, il y a toujours eu des gens qui étaient opposés sur des sujets bien précis. Tous les Monégasques ne sont pas d’accord sur tout. Or, le Conseil national doit être représentatif des Monégasques.

 

C’est vraiment tenable ce genre de positionnement ?

Bernard Pasquier : En fait, il faut avoir des valeurs communes. Même si je ne suis pas du tout d’accord avec certains, on partage les mêmes valeurs : l’honnêteté, l’indépendance, le respect…

 

Vous êtes donc ouvert à des alliances, que ce soit de groupes ou de personnes ?

Jean-François Robillon : On n’est pas en campagne. On n’est donc pas en train de monter une liste. En revanche, on veut que le Conseil national reprenne sa place. Le Conseil national doit exister. On avait essayé de s’élever. On était sur une petite colline, pas sur l’Annapurna. Mais là, on est dans la vase, en bas de la colline…

 

Selon quelle logique des rapprochements seront possibles ?

Jean-François Robillon : Il faut un socle commun et éviter les conflits d’intérêts. L’idée, ce n’est pas de réunir des gens qui disent que l’Europe c’est bien ou que l’Europe c’est mal. Tout le monde a le droit de donner son avis, pourvu qu’il soit argumenté. L’important, c’est de respecter les autres et de faire avancer Monaco.

 

(1) Jean-Louis Grinda étant retenu pour raison professionnelles à l’étranger, il n’a pas été en mesure de participer à cette interview réalisée le 8 octobre.

 

journalistRaphaël Brun