Jacques Dorémieux :
« Il faut revenir à la sérénité »

Raphaël Brun
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Son parcours, sa personnalité, sa vision de Monaco et de la justice, les affaires liées à son prédécesseur Jean-Pierre Dréno… Le nouveau procureur général de Monaco, Jacques Dorémieux, a répondu aux questions de Monaco Hebdo.

 

Votre parcours ?

Je suis né le 15 août 1953 à Bailleul, dans la région Nord-Pas-de-Calais. Mon père était médecin chef des hôpitaux psychiatriques et ma mère n’avait pas de profession. J’ai deux sœurs, dont une est décédée. Ma sœur ainée était psychiatre, elle est retraitée. Elle a épousé un psychiatre sarde qui était établi à Florence. En ce qui me concerne, je suis marié et j’ai quatre enfants.

 

Vos études ?

J’ai fait l’Institut d’études politiques de Paris. Mais je ne voulais pas travailler à Paris, car la vie parisienne ne me convenait pas. Du coup, j’ai choisi un métier qui me permette de travailler en province : j’ai suivi les cours de l’Ecole nationale de la santé publique, à Rennes, en 1978. Ce qui m’a conduit à être directeur d’hôpital de 1979 à 1985.

 

Ce que vous avez retenu de cette expérience ?

C’est un métier de gestionnaire public. Donc je me suis familiarisé avec tout ce qui touche à la gestion des organisations et des administrations. De plus, j’ai pu découvrir les logiques institutionnelles qui sont propres aux hôpitaux en France. Le directeur est au centre, avec le corps médical et les syndicats autour.

 

C’est un métier compliqué ?

Oui. Mais c’est aussi un métier qui apprend beaucoup sur la négociation, l’anticipation des décisions. Car chaque décision a un impact sur l’organisation et peut donc provoquer une réaction des médecins et des syndicats. C’est un métier qui n’est pas seulement usant, mais qui est ingrat.

 

Pourquoi ?

Parce qu’on est une sorte de punching-ball. On prend des coups, il faut encaisser. A la longue, c’est fatigant. Car il n’y a pas la possibilité de changer radicalement les choses. J’ai donc décidé de changer d’orientation.

 

Comment ?

En 1985, je passe et je réussis le concours de l’Ecole nationale de la magistrature, à Bordeaux. En fait, ma carrière judiciaire peut être divisée en deux : une première partie où j’ai été magistrat du siège pendant une dizaine d’années. C’est du travail de dossiers, dans lequel j’ai été amené à faire autre chose que du droit pénal. Et une deuxième partie de carrière de magistrat du parquet, pendant près d’une vingtaine d’années.

 

Vous avez débuté où ?

En 1987, à Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais, où je suis substitut pendant trois ou quatre ans, avant de devenir juge. En 1994, je suis nommé président du tribunal de grande instance d’Hazebrouck, en Flandre, dans le département du Nord. En 1997, je deviens procureur de la République adjoint à Boulogne-sur-Mer.

 

Et ensuite ?

De 2000 à 2003, je suis vice-président du tribunal de grande instance de Béthune, dans le Pas-de-Calais. Puis, de 2003 à 2007, je refais une incursion dans le secteur hospitalier.

 

Quelle est votre mission ?

Je suis nommé directeur des affaires juridiques de l’hôpital universitaire de Lille. On m’a demandé de créer cette direction. Ma double culture professionnelle m’a permis d’accepter cette mission. En 2007, je suis revenu dans le secteur judiciaire, avec un poste de substitut général à Douai, toujours dans le département du Nord. Enfin, en 2012, j’ai été nommé avocat général à Colmar, dans le Haut-Rhin cette fois.

 

Quelles sont les affaires qui vous ont le plus marqué ?

Plutôt que les dossiers par eux-mêmes, ce sont les confrontations avec certains avocats de grand talent que je retiens. Notamment Me Eric Dupond-Moretti, Me Frank Berthon ou Me Henri Leclerc, par exemple.

 

Et dans quel type de dossiers ?

Il s’agit surtout des affaires d’assises. Car ça demande un énorme investissement personnel. On peut être seul face à plusieurs avocats pendant 15 jours. C’est donc une performance à la fois morale et physique. C’est un exercice très particulier.

 

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Sociologiquement, le Nord c’est l’antithèse de Monaco ?

Le Nord de la France est une région très peuplée avec 4,5 millions d’habitants, avec une vraie misère sociale. Certains quartiers, des villes comme Roubaix, sont très pauvres. A Boulogne-sur-Mer, j’ai été confronté à la problématique de l’immigration de masse. Ce sont des sujets que l’on ne voit évidemment pas en Principauté. Sociologiquement, c’est un énorme virage. Mais que ce soit dans le Nord ou à Monaco, le besoin de justice existe. Même s’il n’est pas le même.

 

Quels sont les besoins à Monaco ?

J’en vois deux. Le premier besoin, c’est de parvenir à limiter le plus possible les attaques aux personnes et aux biens. C’est l’image de marque de la Principauté et c’est un enjeu. Les micro-Etats sont très attachés à la sécurité car étant donné leur taille, ils sont en mesure de proposer un niveau de sécurité que la France ou les Etats-Unis sont incapables d’offrir.

 

Quel est le second besoin ?

La délinquance en col blanc : corruption, blanchiment… Il me semble qu’à Monaco, il s’agit d’ailleurs surtout d’une délinquance importée.

 

C’est-à-dire ?

Dans beaucoup d’affaires, le blanchiment a lieu ailleurs. L’argent stocké à Monaco n’est souvent pas d’origine monégasque. Il s’agit donc souvent de dossiers très techniques, qui nécessitent de la coopération internationale. Il y a certainement d’autres besoins. Mais ce sont les deux priorités que j’identifie très clairement, pour le moment.

 

Ce qui vous a le plus surpris en arrivant à Monaco ?

Le rapport au temps. Monaco est l’une des plus anciennes monarchies au monde. Parce qu’on est face à une monarchie qui est ancienne, on a l’impression d’être dans un autre temps. Et puis, il y a aussi un rapport à la modernité. La Principauté bouge tout le temps. Il y a donc cette double dimension, avec un pied dans le passé et un autre dans le temps présent. Un temps qui est très rapide.

 

La justice vous semble sévère à Monaco ?

La sévérité des peines est liée à ce besoin de sécurité. Cela fait partie de la dissuasion.

 

Vous pensez qu’il faudrait dépoussiérer le droit monégasque ?

C’est un premier regard qu’il faudra affiner. Mais Monaco a l’avantage sur la France d’avoir assez peu de textes. La France souffre d’une inflation de textes de toutes sortes. Il faut dépoussiérer le droit monégasque, mais il faut le faire avec beaucoup de précautions et de prudence.

 

Un exemple ?

Il m’a été demandé de créer l’audition libre. Il s’agit d’une forme d’audition qui n’est pas une garde à vue et qui n’a donc pas les mesures de contraintes liées à la garde à vue. C’est l’un des chantiers que je vais aborder dans les prochains mois. Tout comme l’interrogatoire de première comparution.

 

A Monaco, il n’y a pas de séparation entre l’Eglise et l’Etat et on rend la justice au nom de Dieu et au nom du Prince ?

En Principauté, la justice est une justice déléguée qui est rendue au nom du Prince. Ça ne me choque pas car en Principauté, la justice est totalement libre. Par rapport à l’Eglise, j’ai parfois vu en Alsace des crucifix, même si ça n’était pas toujours en salle d’audience. Cela doit conduire à une certaine humilité : la justice des hommes est toujours perfectible. A titre personnel, je suis catholique donc ça ne me dérange pas.

 

Vous avez pu discuter avec votre prédécesseur, Jean-Pierre Dréno ?

Je l’ai seulement croisé. Je ne le connaissais pas.

 

Votre regard sur les différentes affaires liées à Jean-Pierre Dréno, notamment l’achat d’un appartement en Italie, à Ospedaletti, et l’affaire Bouvier-Rybolovlev ?

Je me garderai bien de juger. Mais j’observe que cette affaire de l’appartement révélée par Le Point est tombée au bon moment. Il y a un téléscopage entre ces affaires qui a contribué à affaiblir la position de Jean-Pierre Dréno. Le timing m’étonne.

 

Les conséquences de ces affaires ?

Dans l’intérêt de la justice et de la Principauté, il faut revenir à la sérénité. Donc ma mission, c’est d’y parvenir, en n’alimentant aucune polémique. Je me tiendrai donc en retrait.

 

Ces affaires vous ont fait hésiter avant de venir à Monaco ?

Je me suis porté candidat pour ce poste. Bien évidemment, je suivais l’actualité monégasque. J’ai pris la mesure de tout ça. Je savais que cela allait induire un certain nombre de postures de ma part. Notamment en termes d’implication dans la vie publique monégasque et en termes de comportement personnel.

 

Vous avez rencontré les principaux acteurs de la Principauté ?

J’ai déjà rencontré la plupart des membres du gouvernement monégasque. Mais aussi une partie des membres du cabinet du Prince. Je vais rencontrer prochainement le ministre d’Etat et le bâtonnier de l’ordre des avocats. Je crois qu’il est aussi important de voir les grands acteurs économiques. En novembre, je verrai le président du Conseil national, des élus et le maire de Monaco.

 

Comment vous-vous décririez ?

Je suis assez introverti. Je suis un homme de dossiers. J’essaie d’être libre vis-à-vis de moi-même.

 

Vos loisirs ?

Je ne suis plus très jeune, donc je ne peux pas faire beaucoup de sport. Mais j’essaie de beaucoup marcher. En Alsace, je marchais d’ailleurs beaucoup en montagne. En dehors des événements institutionnels, vous me verrez peu ou pas dans les événements mondains de Monaco. Il faut avoir une vie publique et privée lisse. C’est vrai en France. Mais c’est encore plus vrai ici.

 

Pourquoi ?

Mon tempérament et ma fonction nécessitent une prise de distance tant avec les événements qu’avec les personnes. J’exerce une mission d’intérêt général. A Monaco, la taille du territoire fait que les intérêts particuliers sont très présents. Du coup, je dois prendre de la distance.

 

Le dernier livre que vous avez lu ?

Les gens de la nuit, une réédition de Michel Déon. C’est un écrivain que j’aime bien. Et là, je lis Pour que tu ne te perde pas dans le quartier, de Patrick Modiano.

 

(1) Jean-Pierre Dréno se voit reprocher par Yves Bouvier une « partialité » en faveur du milliardaire russe Dmitry Rybolovlev. L’achat d’un appartement à Ospedaletti pour 500 000 euros à un proche de Silvio Berlusconi a aussi été pointé. Le magistrat a toujours démenti toute faute.

 

journalistRaphaël Brun