Festival de Cannes
« La France débarque en force »

Sabrina Bonarrigo
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Dans les années 1990, il a couvert le Festival de Cannes en tant que journaliste. Vincent Vatrican, directeur des archives audiovisuelles de Monaco et ancien critique aux Cahiers du Cinéma, analyse la sélection 2015 de ce festival.

 

La sélection officielle comporte 19 films dont 5 français (1) : c’est plutôt rare ?

Il est en effet intéressant de souligner que pour cette 68ème édition, la France débarque en force. Ce qui n’arrive pas tout le temps. De plus, il s’agit d’une nouvelle génération de cinéastes. Que ce soit Stéphane Brizé avec La loi du marché, Valérie Donzelli avec Marguerite et Julien, ou encore Emmanuelle Bercot qui a fait l’ouverture du festival avec La Tête haute. Certes, ce ne sont pas des premiers films, mais ce sont tous des jeunes cinéastes à qui l’on donne une chance en compétition officielle. Alors qu’il y a encore quelques années, on invitait plutôt des cinéastes déjà très installés, comme André Téchiné par exemple.

 

Il y aussi des cinéastes français, habitués de Cannes…

A côté de ces jeunes cinéastes, il y a en effet aussi d’autres cinéastes français capés présents dans d’autres sélections. Je pense à Philippe Faucon qui présente Fatima, Arnaud Desplechin avec Trois souvenirs de ma jeunesse, mais surtout Philippe Garrel, dont j’apprécie énormément les films, et qui vient présenter L’Ombre des femmes (sélection La quinzaine des réalisateurs N.D.L.R.). C’est bien de montrer que le cinéma français est divers.

 

Un autre Français fait parler de lui : le cinéaste Gaspard Noé pour son film manifestement sulfureux, Love ?

C’est un cinéma qui ne vise qu’à choquer. Gaspard Noé est incapable de traduire de manière dramaturgique ses obsessions de cinéaste. Je déteste ses films.

 

Cette année, le délégué général du Festival, Thierry Frémaux, et ses équipes affirment avoir visionné 1 854 films : comment se déroule la sélection en amont ?

Comme dans beaucoup d’autres festivals, il y a évidemment un personnage central. A Cannes, il s’agit de Thierry Frémaux. Il donne la direction et le « final cut » de la sélection finale. Mais il dispose évidemment de réseaux, de gens de confiance qui visionnent des films pour lui et effectuent le premier tri.

 

Un mot sur la nomination de Pierre Lescure à la place de Gilles Jacob ?

J’apprécie Pierre Lescure. C’est quelqu’un qui connaît parfaitement le monde de la télévision par le biais de Canal+ dont il a été le PDG, et qui est une chaîne historiquement très impliquée dans le cinéma. Il connaît bien cet univers. J’ai donc un avis plutôt favorable.

 

Cette année le jury est présidé par les frères Coen : on peut déjà dresser une tendance des films qui seront favoris ?

Dès lors que le nom du président du jury et la sélection sont dévoilés, les pronostics vont bon train. Ce type de réflexe est un sport national, voire international. Or, à ce petit jeu, les prévisions sont presque toujours déjouées. Le jury est constitué de personnalités très diverses, d’ailleurs pas forcément toutes issues du cinéma. Les débats sont le reflet de tendances, de visions du monde et de goûts extrêmement différents. C’est ce qui fait aussi la richesse du festival.

 

C’est une consécration ultime pour un cinéaste d’obtenir la Palme d’or ?

Il y a des cinéastes qui n’ont jamais eu de Palme d’or et qui ont eu, malgré tout, une carrière extraordinaire. Mais il est certain que c’est un coup de projecteur incroyable. Le festival de Cannes est le deuxième ou le troisième événement le plus médiatisé au monde, après les jeux olympiques (JO) et la Coupe du monde de football. Le cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan, qui a obtenu la Palme d’or l’an dernier pour Winter Sleep (2013), a connu la consécration deux ans après Il était une fois en Anatolie (2011). Il a rejoint le cercle très fermé des cinéastes « palmés » à Cannes.

 

Une palme, ça change vraiment la vie d’un cinéaste ?

Certains ont certainement eu des facilités à monter leurs nouveaux projets après une Palme d’or. Je suppose que pour Laurent Cantet, Christian Mungiu ou Abdelatif Kechiche, cette récompense a donné un coup d’accélérateur à leur carrière. Pour d’autres, les Loach, Polanski ou Hanecke, je ne pense pas que cela ait changé quoi que ce soit. Mais il ne faut pas résumer le festival de Cannes à ce prix, aussi prestigieux soit-il. Il y a aussi d’autres sélections tout aussi intéressantes. Où je déniche parfois des films que je présente plus tard aux « Mardis du cinéma. »

 

L’an dernier, les critiques autour du film Grace de Monaco (2014) d’Olivier Dahan étaient justifiées ?

Les événements historiques de ce film ont été travestis pour mettre du suspense, de la dramaturgie, là où il n’y en a jamais eu. Au-delà de ça, le film est tout simplement mauvais. C’est mal joué, mal écrit, mal photographié. Il serait d’ailleurs passé totalement inaperçu, s’il n’avait pas été sélectionné à Cannes. Seules les gazettes locales l’auraient chroniqué, parce qu’il s’agit d’un biopic sur la princesse Grace.

 

Lorsque vous étiez critique aux Cahiers du Cinéma, vous avez couvert le festival de Cannes ?

En tant que journaliste, j’ai été accrédité 3 ou 4 ans. Mais la première fois que j’y suis allé, c’était comme simple cinéphile pour voir Le Sacrifice d’Andreï Tarkovski en 1986. J’ai gardé d’excellents souvenirs du festival à l’époque où j’étais critique de cinéma. Mais couvrir le festival de Cannes c’est du sport !

 

Pourquoi ?

Selon les exigences de votre rédaction, vous pouvez être amené à regarder 5 films par jour, dès 8 h 30 du matin. Il faut prendre des notes, écrire des chroniques, courir derrière les attachés de presse pour décrocher des interviews… Contrairement à ce que l’on peut croire, c’est loin d’être de tout repos pour les journalistes !

 

Il y a aussi beaucoup de fêtes…

Le côté paillettes, tout ce folklore, ce n’était pas et ce n’est toujours pas ma tasse de thé. Même s’il faut assurer, a minima, un peu de relations publiques.

 

Vous êtes toujours accrédité pour le festival ?

Cela fait 15 ans que je suis accrédité en tant que directeur des archives audiovisuelles. Mais j’ai accès à beaucoup moins de films et d’événements que lorsque j’étais journaliste.

 

Est-ce qu’un film dans lequel figure Monaco de près ou de loin, a décroché la Palme d’or ?

Pas à ma connaissance. En revanche Monaco se retrouve au festival de Cannes cette année.

 

C’est-à-dire ?

Depuis plusieurs années à Cannes, il y a une nouvelle sélection qui s’appelle « Cannes Classics ». Il s’agit d’une sélection de films restaurés, de tous pays, de tous genres, et de toutes époques. Cette année, la première partie de la trilogie de Pagnol — Marius (1931) — sera présentée en avant première mondiale dans une version nouvellement restaurée par le petit-fils de Marcel Pagnol, la Cinémathèque française, le fonds culturel franco-américain, Arte, les Archives audiovisuelles et la Sogeda Monaco. Nous avons tenu à nous associer à ce plan de restauration.

 

Pourquoi ?

Parce que Marcel Pagnol a une histoire très étroite avec la Principauté de Monaco. On va d’ailleurs lui consacrer un événement en octobre prochain dans le cadre de notre nouvelle saison « Tout l’art du cinéma. »

 

Votre pronostic pour la palme d’or ?

Je n’ai pas encore vu les films, donc impossible de faire un pronostic. Mais sur le papier, il y a des cinéastes que j’adore. Dans le top 3, je citerais l’Italien Nanni Morretti, le Taïwanais Hou Hsiao-hsien et le Chinois Jia Zhangke, qui sont trois habitués du festival de Cannes. En revanche, est-ce que leurs derniers films sont aussi réussis que les précédents ? Réponse dans quelques jours.

 

(1) Les films français en compétition sont : Dheepan, de Jacques Audiard, La loi du marché de Stéphane Brizé, Marguerite et Julien de Valérie Donzelli, Mon roi de Maïwenn et The Valley of Love de Guillaume Nicloux.

 

Cannes 2015

Les 19 films en compétition officielle

• Dheepan de Jacques Audiard (France) avec Vincent Rottiers, Marc Zinga

• La Loi du Marché de Stéphane Brizé (France) avec Vincent Lindon

• Marguerite et Julien de Valérie Donzelli (France) avec Anaïs Demoustier, Jérémie Elkaïm

• Le Conte des Contes (The Tale of the Tales) de Matteo Garrone (Italie) avec Salma Hayek, Vincent Cassel, John C. Reilly

• Carol de Todd Haynes (USA) avec Cate Blanchett, Rooney Mara, Kyle Chandler

• The Assassin de Hou Hsiao Hsien (Chine)

• Mountains May Depart de Jia Zhang-Ke (Chine)

• Notre Petite Sœur de Hirokazu Kore-eda (Japon)

• Mac Beth de Justin Kurzel (Australie) avec Marion Cotillard, Michael Fassbender

• The Lobster de Yórgos Lánthimos (Grèce) avec Colin Farrell, Léa Seydoux, Rachel Weisz, Ben Wishaw

• Mon Roi de Maïwenn (France) avec Vincent Cassel, Louis Garrel, Emmanuelle Bercot

• Mia Madre de Nanni Moretti (Italie) avec John Turturro

• Le fils de Saul (Saul Fia) de Laszlo Nemes (Hongrie), avec Géza Röhrig, Levente Molnar, Urs Rechn

• La Jeunesse de Paolo Sorrentino (Italie) avec Michael Caine, Harvey Keitel, Paul Dano

• Louder Than Bombs de Joachim Trier (Norvège/France/Danemark) avec Isabelle Huppert, Jesse Eisenberg, Gabriel Byrne

• The Sea of Trees de Gus Van Sant (USA) avec Matthew McConaughey, Ken Watanabe, Naomi Watts

• Sicario de Denis Villeneuve (Québec) avec Benicio del Toro, Emily Blunt, Josh Brolin

• Cronic de Michel Franco (Mexique)

• Valley of Love de Guillaume Nicloux (France) avec Gérard Depardieu et Isabelle Huppert

journalistSabrina Bonarrigo