Culture Sélection d’avril 2015

Raphaël Brun
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National-Gallery

National Gallery

de Frederick Wiseman

Immersion. A 84 ans, fidèle à ses habitudes de documentaristes efficace, Frederick Wiseman va à l’essentiel. Aucune voix off, aucune interview, juste ce fabuleux musée londonien qu’est la National Gallery. A l’arrivée, Wiseman réussit le pari d’immerger le spectateur dans les 2 400 tableaux, du Moyen Age à la fin du XIXème. En posant discrètement sa caméra un peu partout, le réalisateur nous fait assister à tout : accrochage délicat de tableaux, visite avec un guide conférencier, réflexions et travail des conservateurs… L’ensemble se révèle passionnant et on ne voit pas passer les 3 heures de ce beau documentaire qu’il faut absolument visionner en blu-ray, afin de profiter de la présentation des œuvres en HD.

National Gallery de Frederick Wiseman (documentaire, USA/FRA/GB, 3h01, 2014), 19,99 euros (DVD), 24,99 euros (blu-ray).

Exists

Exists

d’Eduardo Sanchez

Cabane. Bien sûr, la trame est plus que classique. Une bande de cinq amis se réfugie dans une cabane isolée dans une forêt au Texas. Le co-réalisateur du terrifiant Projet Blair Witch (1998), Eduardo Sanchez, fait à nouveau appel au « found footage », qui consiste à présenter son film comme étant filmé par les protagonistes avec une caméra amateur. Le procédé est efficace, mais ne suffit plus à surprendre. Depuis Le Projet Blair Witch, les Etats-Unis ont multiplié les films en caméra subjective. Parfois avec bonheur (REC, (2007) ou Cloverfield, (2008)), souvent pour le pire (Paranormal Activity, (2009) ou The Lazarus Effect, (2015)). Pour sa part, Sanchez mise sur un rythme soutenu et s’autorise quelques références à La Nuit des Morts-Vivants (1968) ou à Evil Dead (1981).

Exists d’Eduardo Sanchez, avec Dora Madison Burge, Samuel Davis, Roger Edwards (USA, 1h20, 2015), 15,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray).

Le-Solitaire-pack

Le Solitaire

de Michael Mann

Drive. Wild Side, propose une version remasterisée du Solitaire, le premier long métrage de Michael Mann, sorti en 1981. En blu-ray, le résultat est somptueux. Cette édition permet enfin de découvrir ce polar urbain et violent avec une image de toute beauté. Priorité absolue à la version originale en DTS-HD Master Audio 5.1, qui donne le relief nécessaire aux ambiances nocturnes de ce film, ainsi qu’à la musique de Tangerine Dream. Le tout a grandement inspiré le très bon Drive (2011) de Nicolas Winding Refn. L’univers visuel de Collateral, que Michael Mann sortira en 2004, est déjà là. Ce réalisateur sait filmer avec une rare élégance une ville la nuit, avec ses néons et ses lumières, à coups de plans aériens et de grands mouvements de caméras.

Le Solitaire de Michael Mann, avec James Caan, Tuesday Weld, James Belushi (USA, 2h02, 1981), 30 euros (édition collector blu-ray+DVD+livre).

The-Mirror

The Mirror

de Mike Flanagan

Flashbacks. Après 10 ans en hôpital psychiatrique, Tim Russel, sort. Il a une vingtaine d’année et il veut oublier la mort violente de ses parents. Mais sa sœur Kaylie lui rappelle qu’ils s’étaient promis de faire la lumière sur ce drame. Elle achète un mystérieux miroir qui expliquerait beaucoup de choses selon elle… The Mirror est construit autour d’habiles va-et-vient narratifs entre le passé et le présent. Un simple mouvement de caméra projette les protagonistes vers un espace temps différent. Sorti aux Etats-Unis il y a un an environ sous le titre d’Oculus, ce film bénéficie à Monaco et en France d’une sortie directe en blu-ray. Présenté en clôture en janvier dernier à Gérardmer, The Mirror s’inspire de l’ambiance de classiques du genre, comme Poltergeist (1982) de Tobe Hooper ou Amityville (1979) de Stuart Rosenberg.

The Mirror (Oculus) de Mike Flanagan, avec Karen Gillian, Brenton Thwaites, Katee Sackhoff (USA, 1h43, 2015), 19,99 euros (DVD), 19,99 euros (blu-ray).

Memoires-un-bon-a-rien

Mémoires d’un bon à rien

de Gary Shteyngart

URSS. Il n’a que 42 ans, mais il estime qu’il était grand temps de publier ses mémoires. Gary Shteyngart est né à Leningrad. Puis il est parti vivre aux Etats-Unis. Mais c’est toujours la Russie que l’on retrouve dans ses livres qui ont rencontré un joli succès, depuis Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes Russes (2005), en passant par Absurdistan (2008), ou par Super triste histoire d’amour (2012). Dans Mémoires d’un bon à rien, on découvre l’URSS à travers les yeux d’un enfant surnommé par sa mère “Failiouchka”, soit “Little Failure” en anglais. On rit beaucoup à la lecture de ces Mémoires d’un bon à rien. Même si l’humour et le rire apparaissant clairement comme une bouée de sauvetage pour un homme qui a fini par s’imposer grâce à l’écriture.

Mémoires d’un bon à rien de Gary Shteyngart (Editions de l’Olivier), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stéphane Roques, 400 pages, 23,50 euros.

La-Fille-de-Optimiste

La Fille de l’Optimiste

d’Eudora Welty

Sud. Elle est peu connue à Monaco et en France. Eudora Welty (1909-2001), écrivain et photographe américaine, a beaucoup travaillé le thème du Sud américain. Mais aussi sur la solitude et la mort. On doit notamment à cette amie de William Faulkner (1897-1962) Le Brigand bien-aimé (1942), un incroyable et bref conte de fée où une belle jeune femme rêve d’être violée par un supposé méchant, qui est en fait un vrai gentil. L’auteur de L’Homme Pétrifié (1941) et des Pommes d’Or (1949) a aussi publié en 1972 La Fille de l’Optimiste. Ce prix Pulitzer 1973 raconte le retour d’une jeune femme, Laurel, dans la Sud des Etats-Unis. Elle doit affronter la maladie de son père, l’opportunisme de sa seconde épouse Fay, mais aussi son passé.

La Fille de l’Optimiste d’Eudora Welty, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Louise Servicen (Cambourakis), 184 pages, 20 euros.

Bravo

Bravo

de Régis Jauffret

Vieillesse. Après avoir brillamment traité l’affaire Josef Fritzl dans l’excellent Claustria (2012), Régis Jauffret plonge cette fois dans la fiction pure. Pour traiter le thème de la vieillesse, il raconte 16 histoires qui mettent en scène des personnages qui ont entre 55 et 125 ans. Des personnages durs, souvent méchants, parfois jusqu’au difficilement soutenable. Régis Jauffret décrit brutalement l’absurdité de nos vies, nos luttes vaines, à coup de botox pour tenter de différer la vieillesse, voire d’échapper aussi longtemps que possible à la mort, « cet inévitable pays où on finit tous par aller se faire foutre. » Chaque histoire, qu’elle soit tragique, drôle, ironique ou désabusée est une variation différente sur ce même thème. Seule la coloration change. Comme les 500 histoires brèves de Microfictions (2007), Bravo frappe juste et fort.

Bravo, de Régis Jauffret (Seuil), 288 pages, 20 euros.

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Megg, Mogg & Owl, Magical Ecstasy Trip

de Simon Hanselmann

Défonce. Soit une sorcière, Megg, un chat, Mogg et un hibou, Howl. Megg est de plus en plus dépressive. Mogg peine de plus en plus à refouler ses pulsions sexuelles. Et Howl subit les affres des deux premiers cités. Ce trio passe son temps dans une vieille maison de banlieue, entre alcool et drogue, pour essayer de tromper l’ennui. Sans repères et sans objectifs, tout n’est qu’errance et défonce. En creux, entre deux gags potaches, parfois grossiers mais toujours très drôles, on sent poindre la douleur d’une jeunesse qui ne trouve pas sa place dans le monde d’aujourd’hui. Désabusée mais terriblement lucide.

Megg, Mogg & Owl, Magical Ecstasy Trip de Simon Hanselmann (Misma éditions), traduit de l’anglais (Australie) par les frères Estocafich et El don Guillermo, 176 pages, 22 euros.

 Famille-Royale

Famille Royale

de Ruppert & Mulot

Danoise. Florent Ruppert et Jérôme Mullot ont une méthode de travail bien à eux. Ils travaillent tous les deux à la fois sur le scénario et sur le dessin. Depuis leur premier album, Safari Monseigneur (2005), leur humour noir et décalé leur a permis de s’imposer dans le monde de la BD. Formés aux Beaux-Arts, le duo nous emmène cette fois à Paris, où une princesse danoise consulte avec son amant, un sexologue très en vue. Tout se complique lorsque le sexologue et l’amant cherchent à profiter de l’argent de cette princesse. Et tout se complique encore plus, lorsque le mari de la princesse débarque. Loufoque et décalée, cette BD jubilatoire joue avec les codes et les conventions. Une réussite.

Famille Royale de Ruppert & Mulot (L’Association, hors collection), 64 pages, 21 euros.

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1994

Maud Geffray

Rave. Elle est une moitié du duo de brillants DJ’s, Scratch Massive, qu’elle forme avec Sébastien Chenut. Maud Geffray revient avec 1994, un projet audiovisuel qui reprend des images d’une rave party organisée cette année-là, quelque part du côté de Carnac, en Bretagne. Les images en super 8 ont été réalisées par Christophe Turpin, connu depuis pour avoir travaillé sur les scénarios de Jean-Philippe (2005) et de JCVD (2008). Comme Turpin, Maud Geffray participait à cette rave. De ces images est venue l’idée d’un court métrage de 9 minutes, soutenu par un fond sonore électro assuré par Maud Geffray. L’insouciance de l’été, l’hédonisme d’un mouvement techno à ses débuts… Maud Geffray parvient à saisir tout ça, en 9 minutes seulement.

1994, Maud Geffray (Pan European Recording), 19 euros (DVD et vinyle), 5 euros (digital) sur paneuropeanrecording.bandcamp.com/album/1994.

Innocence-Kid-Wise

L’Innocence

Kid Wise

Toulouse. Ils chantent en anglais mais ils sont toulousains. Kid Wise, porté par Augustin Charnet regroupe aujourd’hui six membres. Voici leur premier album, construit autour de 10 titres électro-pop qui multiplient de grandes et belles envolées lyriques. On pense par exemple au très bon Ocean ou au charme glacé du triste et entêtant Winter. Interrogé en novembre 2012 par le site Indiemusic.fr, Augustin Charnet exprimait alors le désir de « produire une musique novatrice, alliant le charme de la pop à la profondeur du progressif. En deux mots, juvénile et sauvage. » Leur « néo-pop progressiste », souvent froide et rythmée, n’est que rarement légère et innocente. Il suffit de visionner le clip de Hope pour s’en convaincre.

L’Innocence, Kid Wise (Maximalist Records/The Wire Records), 13,99 euros (CD), 19,99 euros (double vinyle).

Anti-Corporate-Music-Levon-Vincent

Anti-Corporate Music

Levon Vincent

Premier. Le DJ et producteur américain Levon Vincent est né à Manhattan et vit à Brooklyn. Connu pour la qualité de son travail, il est appelé par les plus gros clubs techno du monde, dont le Berghain, à Berlin. Entre deux remerciements sur Facebook à Ben Klock ou à Marcel Dettmann, deux DJ’s du Berghain, Levon Vincent a proposé son album Anti-Corporate Music via son label Novel Sound en téléchargement gratuit pendant 24 heures sur internet. Petit événement, il s’agit aussi et tout simplement de son premier album (Long Play, LP). L’occasion d’entendre toute la variété et la richesse des sons produits par Levon Vincent, du final métallique de Junkies on Hermann Strasse au sentimental For Mona, my Beloved Cat. Mention spéciale au rythme industriel du titre Anti-Corporate Music qui emporte tout sur son passage.

Anti-Corporate Music, Levon Vincent (Novel Sound), prix NC.

journalistRaphaël Brun