Nick Danziger
« Une extrême pauvreté »

Raphaël Brun
-

Le photographe et résident monégasque Nick Danziger raconte à Monaco Hebdo sa mission au Burkina Faso du 14 au 24 novembre dernier pour le compte de la Croix-Rouge Monégasque. Interview.

 

Le contenu de votre mission au Burkina Faso ?

Il y a plusieurs volets dans cette mission. Premier objectif : montrer les actions de la Croix-Rouge Monégasque (CRM). La Principauté est un petit pays. Mais j’ai été étonné par l’ampleur des projets soutenus par la CRM au Burkina Faso.

D’autres objectifs poursuivis par la CRM au Burkina Faso ?

L’objectif principal, c’est de former les burkinabés de la Croix-Rouge locale à la photo. Ce qui leur permet d’aller sur le terrain et de faire des photos de leurs projets. J’ai donc organisé une série de séances de formation. Je leur ai donné un projet à terminer avant mon départ. Ce qui m’a permis de faire un bilan avec eux. Mais ça a super bien marché.

A quoi vont servir les photos que vous avez faites là-bas ?

Des magazines sont intéressés. En tout, j’ai fait un peu plus d’un millier de photos en 10 jours. Je me levais à 5h30 et je me suis rarement couché avant 0h30. Cela permet de faire connaitre le travail de la CRM au Burkina Faso et des volontaires monégasques qui apportent leur soutien à la société nationale du Burkina Faso. On peut aussi imaginer que ces photos puissent être exposées à l’occasion des journées organisées par la Croix-Rouge. Cela peut aussi susciter l’envie de faire des dons.

D’autres possibilités ?

Les photos que j’ai prises pendant une opération chirurgicale peuvent intéresser des professionnels de la santé du pays, par exemple.

Qui sont les magazines intéressés ?

Pour le moment, je préfère ne pas donner de noms. Mais il s’agit de magazines français et anglais. Mais cela peut être plus large encore, car les thèmes abordés sont très humains.

Quels sont ces thèmes ?

Je peux donc citer le milieu médical, puisque j’ai pu photographier une opération chirurgicale qui consistait en un remplacement de hanches. Dans tout le Burkina Faso, il y a 17 anesthésistes. Au Centre Hospitalier Princesse Grace (CHPG), il y en a 16. Et 30 à Monaco. Donc la Principauté a presque deux fois plus d’anesthésistes que le Burkina Faso qui compte plus de 18 millions d’habitants !

D’autres thèmes ?

Les cours de premiers secours. Car dans ce pays de 274 200 km2, seulement 6 villes ont des casernes de sapeurs pompiers. Or, comme il y a peu de sécurité sur la route, il y a assez souvent des accidents. Du coup, il est très important de pouvoir apporter les premiers secours. Il faut donc faire de la formation. L’idée, c’est que chaque village ait un formateur capable de former à son tour.

Il y a un gros travail d’information et de formation à faire ?

Oui et sur beaucoup de sujets. Il y a aussi l’hygiène et le traitement des eaux. Donc c’est un autre thème sur lequel il est important d’informer et de donner des cours. J’ai aussi fait des photos avec ces femmes obligées de marcher pendant 20 minutes trois à quatre fois par jour pour aller chercher de l’eau potable. Car à partir d’avril, l’eau se fait rare. J’ai pu photographier une femme qui portait 15 litres d’eau dans un seau et qui, en même temps, allaitait son enfant.

D’autres sujets ?

Des jeunes filles quittent leur famille dans les zones rurales pour aller travailler dans les grandes villes. J’ai par exemple pu rencontrer une fille qui a commencé à faire le ménage chez un employeur à l’âge de 6 ans. Elle en a 12 aujourd’hui. La CRM a mis en place des formations pour que ces filles puissent aller à l’école.

Comment ça marche ?

Ces filles commencent souvent à 6 heures du matin et travaillent toute la journée jusqu’à 18 heures. Après ça, elles vont à l’école pour suivre deux heures de cours. Il y a aussi des cours pour apprendre à s’occuper d’un bébé. Car lorsqu’on vient de zones très rurales, ce n’est pas évident. Il y a un manque d’informations à ce sujet.

Ce qui vous a marqué ?

Une fille m’a dit commencer chaque journée par une prière dans laquelle elle demande d’avoir la force nécessaire pour pouvoir bien travailler. C’est assez dingue. Mais pas une ne souhaite retourner dans son village d’origine.

Pourquoi ?

Parce qu’elles ne peuvent pas manger à leur faim. Et qu’à la campagne, le travail et la vie sont encore plus durs. D’ailleurs, même les filles qui ne sont pas rémunérées ne veulent pas rentrer chez elles.

Elles gagnent combien ?

La douzaine de filles que j’ai pu voir gagne 10 à 11 euros par mois. Souvent, cet argent est renvoyé chez leurs parents, à la campagne. Elles ne gardent presque rien pour elle, juste de quoi s’acheter quelques vêtements et pour l’hygiène, un savon.

Elles sont nourries ?

Oui. Elles mangent souvent avec les enfants de la famille pour qui elles travaillent. Quand j’ai demandé à l’une de ces filles si les enfants de la famille mangeaient de la viande, elle m’a répondu « oui. » Mais quand je lui ai demandé si elle aussi mangeait de la viande, elle m’a répondu « non »…

Quel est le travail de ces filles ?

Elles font à manger, la lessive, le ménage dans toute la maison et s’occupent des enfants de leurs employeurs.

Ces filles dorment où ?

Chez des logeuses. J’ai vu six filles dormir par terre, dans une toute petite pièce de 3 m2.

Ces logeuses sont des sortes de marchand de sommeil ?

Les logeuses sont des femmes plus âgées qui font en fait le même travail que les filles qu’elles logent. Elles viennent souvent du même village que les filles qu’elles abritent. C’est une sorte de filière. Elles sous-louent une partie de leur appartement. Je doute que les logeuses réclament de l’argent à ces filles. En échange, les filles logées acceptent souvent de faire le ménage chez leur logeuse.

La CRM s’implique beaucoup ?

Oui. J’ai d’ailleurs pu suivre aussi deux volontaires monégasques partis au Burkina Faso. On les appelle des volontaires internationaux monégasques (VIM).

Après le départ forcé de Blaise Compaoré, une transition politique est en cours avec le président Michel Kafando depuis le 19 novembre ?

Presque jusqu’au dernier moment, on a attendu pour voir si on partait ou pas. Car il y avait un couvre-feu. Les vols de nuit étaient annulés. Mais sur le terrain, c’était très calme. Pendant les manifestations, la Croix-Rouge burkinabée a été acceptée par l’armée et par la population. Ils ont donc pu intervenir et prodiguer des soins des deux côtés.

Mais il y a eu des morts et la situation sur place semble difficile (1) ?

C’est exact. Il y a eu des morts lors du coup d’Etat (2). En novembre, il était impossible de circuler d’une ville à une autre après 18 heures et pendant la nuit à cause de ceux qu’on appelle « les coupeurs de route. » En revanche, on peut circuler la nuit en ville. Mais je n’ai constaté aucune tension sur le terrain. D’ailleurs, à la fin de mon séjour, les gens se demandaient pourquoi il y avait encore un couvre-feu…

Ebola fait toujours peur ?

Je n’ai pas constaté de problème particulier. Des formations ont été réalisées pour que la Croix-Rouge burkinabée puisse intervenir très rapidement.

Ce que vous retenez de cette mission ?

Moi qui fait beaucoup de terrain, j’ai été agréablement surpris par la motivation des équipes locales. Ils sont tous très engagés, des chauffeurs aux chefs de projets. D’ailleurs, même les chauffeurs sont venus assister à la formation photo pour pouvoir faire ensuite des clichés sur le terrain. Sur place, les gens sont très accueillants et très doux. Et ce, malgré l’extrême pauvreté à la campagne et la pauvreté en ville. Il y a des pays où on est moins bien accepté.

 

(1) Dans son rapport 2014-2015, Amnesty International détaille la situation des droits humains en 2014 dans 160 pays et territoires, dont 23 pays en Afrique occidentale et centrale. Le Burkina Faso est cité plusieurs fois dans ce rapport pour « violation des droits humains » : torture, utilisation excessive de la force, limitation de la liberté d’expression…
(2) Selon le rapport 2014-2015 d’Amnesty International, « en octobre et novembre, lors de manifestations, les forces de sécurité ont utilisé la violence de manière excessive, parfois meurtrière, à l’encontre de manifestants pacifiques. Le bilan s’est élevé à au moins 10 morts et des centaines de blessés. »

journalistRaphaël Brun