Spoliation des juifs
La Principauté ouvre le dossier

La Rédaction
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Monaco sous Vichy

« Il fallait rechercher la vérité »

 

L’Allemagne nazie et la principauté de Monaco ont-elles collaboré durant la Seconde Guerre mondiale ? Après trois ans de travail, un groupe d’experts, composé notamment de Thomas Fouilleron, directeur des archives et de la bibliothèque au palais princier, lève le voile sur cette période noire de l’histoire monégasque. Bilan : entre 1942 et 1944, 76 personnes juives ont été arrêtées à Monaco, puis déportées.

 

C’était il y a un peu plus de 23 ans. Le 17 octobre 1991, Serge Klarsfeld, avocat et historien de la Shoah, adressait une lettre au prince Rainier III. Son souhait : attirer son attention sur la mémoire des juifs arrêtés à Monaco et déportés pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

« Inconnue »

« Monaco était une terre inconnue en ce qui concerne les déportations. On ne savait pas ce qui s’y était passé. Ceux qui appréciaient la principauté disaient qu’il n’y avait pas eu d’arrestation. D’autres affirmaient au contraire qu’il y en avait eu beaucoup. Il fallait donc rechercher la vérité. » Après trois ans de travail, un groupe d’experts, nommé au printemps 2011 par le prince Albert, a fait en partie la lumière sur cette période noire de l’histoire monégasque (1). Et le bilan fait froid dans le dos.

 

76

Le rapport, remis au prince Albert le 12 février, dévoile qu’au total 76 juifs ont été arrêtés sur le territoire monégasque puis déportés. Dans le détail : 45 arrestations ont eu lieu lors d’une rafle commise à Monaco dans la nuit du 26 au 27 août 1942. 31 autres arrestations ont eu lieu en 1944, pendant l’occupation allemande (2). Durant ces années noires, 16 juifs résidant à Monaco ont aussi été arrêtés mais cette fois, hors de la Principauté, puis déportés.

 

Survivants

Sur ces 92 juifs arrêtés à Monaco et hors des frontières monégasques, on compte seulement 9 survivants. « Aucune arrestation n’a eu lieu en 1943. On sait en revanche qu’un enfant a été déporté lors de la rafle du mois d’août 1942. Il s’agit d’une petite fille de 5 ans, qui n’a pas survécu à la déportation », explique Serge Klarsfeld. Sur les 250 personnes juives recensées à Monaco en 1941, « il n’y avait qu’un juif de nationalité monégasque », indique à son tour Thomas Fouilleron, directeur des archives et de la bibliothèque au palais princier et membre du groupe d’experts.

 

« Atrocités »

Pour réaliser ce rapport chiffré et historique, les experts se sont penchés dans les archives monégasques, françaises, mais aussi allemandes (3). Pour la première fois, Monaco a donc décidé, officiellement, de lever le voile sur cette période sombre. Si le prince Rainier III considérait déjà en 1991 que « le rappel de ces atrocités était indispensable », c’est surtout le prince Albert qui a accéléré ce devoir de mémoire en créant en 2006 une commission d’assistance aux victimes de spoliations (CAVS).

 

« Indescriptible »

« Il faut regarder l’Histoire droit dans les yeux. Il m’a semblé juste d’essayer de mieux comprendre ce qui s’est passé à Monaco durant cette période particulièrement sombre », expliquait le prince Albert dans nos colonnes. D’ailleurs, en octobre 2012, en voyage officiel en Pologne, le prince Albert II et son épouse Charlène se sont rendus dans l’ancien camp de la mort d’Auschwitz-Birkeneau. Le chef d’Etat monégasque parlait alors d’un moment « très émouvant et hélas indescriptible. »

 

« Barbarie »

« C’est la première fois que je me suis rendu dans un camp de cette importance. Il n’y a pas de mot pour décrire le niveau de barbarie et de planification d’extermination des juifs, tziganes et handicapés », avait ajouté le prince Albert. Au-delà du devoir de mémoire et du devoir historique, ce rapport permettra au prince de prendre ultérieurement la parole lors d’une cérémonie mémorielle qu’il entend consacrer à cette période de l’histoire. Un rapport qui permettra également d’alimenter, un peu plus, les livres scolaires sur l’Histoire de Monaco.

 

(1) Ce groupe d’experts est composé de Thomas Fouilleron, directeur des archives et de la bibliothèque du palais princier, docteur en histoire ; Me Serge Klarsfeld, avocat et historien, membre de la CAVS ; Jacques Wolzok, président de la CAVS et de Richard Marangoni, directeur-adjoint de la sûreté publique.
(2) La liste des personnes juives arrêtée a été établie selon trois critères : celles arrêtées à Monaco sur ordre du gouvernement de Vichy les 27 et 28 août 1942 ; celles arrêtées à Monaco par la police allemande pendant l’occupation en 1944 ; celles résidant à Monaco et arrêtées en dehors de la principauté.
(3) Les recherches ont été effectuées au palais princier, au ministère d’Etat, à la direction de la sûreté publique, à la cour neuve à Paris, au centre des archives diplomatiques de Nantes, aux archives départementales des Alpes-Maritimes à Nice, mais aussi dans les archives allemandes du ministère des affaires étrangères.

 

Spoliation de biens juifs

« De 20 000 à 390 000 euros d’indemnisations »

Le prince Albert a décidé de faire un pas en avant dans le devoir de mémoire en créant en mars 2006 une commission d’assistance aux victimes de spoliations (CAVS). Son rôle est d’établir si des familles juives, réfugiées en Principauté, ont été spoliées lors de la Seconde Guerre mondiale. Objectif : les indemniser des préjudices matériels ou financiers subis durant cette période. A ce jour, 15 demandes sont arrivées sur le bureau de cette commission monégasque (1). Huit dossiers ont fait l’objet d’une indemnisation et trois refus ont été donnés. Les autres dossiers sont en cours de traitement. « Jusqu’à présent, les indemnisations ont porté sur des montants allant de 20 000 à 390 000 euros », expliquent à Monaco Hebdo, les membres de la CAVS. Selon quels critères ces indemnités ont-elles été accordées ? Premièrement : « Le fait d’avoir été victimes de déportation ou d’être ayants-droit de celles-ci pour des spoliations de biens intervenues à Monaco lors de l’occupation. » Deuxièmement : « L’existence d’une spoliation concernant tous biens meubles, immeubles ou droits y afférents, indûment opérée sur le territoire monégasque, sous la contrainte ou par suite d’arrestations, de séquestrations, de confiscations ou de déportations. » Bien sûr, pour prétendre à une indemnisation, les familles doivent apporter des preuves. Par exemple : les actes d’état civil destinés à établir l’identité ou le lien de parenté, les renseignements relatifs aux spoliations (la nature du bien, sa valeur estimée…). Ou encore, les demandes éventuellement formulées auprès des autres Etats. « Il doit être relevé qu’une grande bienveillance est appliquée au regard de ces démarches et que certains éléments factuels ont été déterminants pour permettre une indemnisation. Comme une reconnaissance formelle sur photographie, par exemple », explique encore la CAVS. Avant de préciser que ces victimes étaient « bien souvent en transit » à l’époque des faits. Et que « ces dernières sont reparties avec leurs biens dont elles ont été privées ultérieurement. » S.B.

 

(1) « A noter que ce nombre de 15 passe à 13 si l’on compte certains dossiers qui ont été traités ensemble en raison de liens familiaux ou alliés », explique la CAVS.

 

« La police monégasque a eu un rôle exécutoire »

Quel a été le rôle de la police monégasque durant cette période sombre ? A travers ce rapport, Monaco a aussi souhaité « faire la lumière » sur ce point. Résultat, le groupe de travail considère qu’il faut distinguer deux périodes : « En 1942, la sûreté publique a procédé à des arrestations de juifs. Elle a donc eu un rôle exécutoire, mais sur injonction du gouvernement de Vichy. En revanche, en 1944, la sûreté publique accompagne la Gestapo, sur les injonctions de cette dernière, mais ne procède pas elle-même à des arrestations. Elle conteste même parfois certaines de ces arrestations », nuance Richard Marangoni, directeur de la sûreté publique, en assurant ne pas vouloir « dédouaner » la police monégasque. Et en estimant avoir cherché à « établir les faits en toute transparence. »

Rappelons qu’en 1944, Monaco est sous occupation allemande. 31 arrestations sont alors effectuées sur le territoire monégasque par la Gestapo. Selon les documents retrouvés par les experts, le gouvernement monégasque aurait écrit « qu’il ne pouvait pas s’opposer à ces arrestations, mais qu’il refusait de prêter l’aide de sa police. Cependant, un commissaire et des inspecteurs de la police monégasque devraient accompagner les officiers allemands pour assister aux opérations et en dresser le procès verbal. » Selon Richard Marangoni, il n’y a donc pas eu « d’arrestation d’initiative. » Et la sûreté publique n’a pas fait preuve « d’un zèle marqué. On ne peut pas dire que la police monégasque ait agi dans l’ombre pour intensifier des arrestations. Bien au contraire. » Toujours selon ces experts, dans certains cas, la police monégasque a même « pu aider ou provoquer des fuites intentionnelles d’informations » pour aider plusieurs juifs. « La sûreté publique n’a pas participé à une quelconque persécution », assure Richard Marangoni. S.B.

 

Témoins de l’histoire

Soixante-dix ans après la libération des camps, l’avocat et historien Serge Klarsfeld continue toujours son combat : faire juger les criminels nazis. En particulier ceux qui ont été actifs en France. Cet inlassable militant âgé aujourd’hui de 79 ans, né à Bucarest en Roumanie, a échappé à Nice aux arrestations de l’occupant nazi. « Lorsque les Allemands ont débarqué à Nice, ma mère, ma sœur et moi, avons échappé par miracle aux rafles. Malheureusement, mon père a été arrêté après nous avoir protégé en nous cachant dans le double fond d’un placard. » Son père, Arno, fut envoyé à Drancy le 5 octobre 1943, puis déporté et mort à Auschwitz-Birkenau.

Président et fondateur en 1979 de l’association Fils et filles de déportés juifs de France (FFDJF), Serge Klarsfeld poursuit également son combat pour la mémoire de la Shoah. « J’ai fait apposer plusieurs plaques commémoratives sur la Côte d’Azur. En particulier à Nice, sur le quai n° 1 de la gare, pour rappeler les rafles qui ont eu lieu dans le département des Alpes-Maritimes et à la caserne Auvare où ont été regroupés tous les juifs arrêtés dans les Alpes-Maritimes, dans les Hautes-Alpes et en Principauté de Monaco. »

Autre témoin de l’histoire : le président de la commission pour l’assistance aux victimes de spoliations (CAVS), Jacques Wolzok. Le jour de la rafle à Monaco, le 27 août 1942, il n’est âgé que de 7 ans. Son père, chirurgien dentiste d’origine russe installé à Monaco en 1920, avait été prévenu qu’une rafle allait avoir lieu à Monaco. Il a donc pu échapper aux arrestations. S.B.

 

Monaco face à son passé

L’arrestation, puis la déportation de juifs à Monaco est une réalité historique qui a longtemps été un sujet tabou. Peu à peu, la Principauté assume son devoir de mémoire.

Par Raphaël Brun

 

« Dès 1940, le régime de Vichy presse le gouvernement princier de prendre des mesures répressives contre les francs-maçons et les juifs réfugiés en Principauté pour échapper à la législation antisémite de l’Etat français », explique Thomas Fouilleron, directeur des archives et de la bibliothèque au palais princier, dans le manuel d’histoire intitulé Histoire de Monaco. Un chapitre est consacré à la Deuxième Guerre mondiale.

 

Photos

Depuis plus de 20 ans, plusieurs livres autour de la Deuxième Guerre mondiale ont émergé en Principauté. On peut citer par exemple celui de l’historien Denis Torel sorti en 1996, Monaco sous les barbelés. Une remise à jour d’un ouvrage paru en 1945 qui racontait le conflit à partir d’une collection de photos inédites. En préface de la nouvelle édition, le président de l’association des Fils et filles de déportés juifs de France, l’avocat et historien Serge Klarsfeld explique que « la Principauté de Monaco a été l’une des entités politiques où des Juives et des Juifs ont éprouvé l’horreur d’arrestations arbitraires avant d’être dirigés sur Nice, d’où ils étaient transférés à Drancy, puis déportés vers des lieux portant des noms maudits, à l’est de l’Europe ».

Autre événement fort : en octobre 1993, Rainier III dresse une stèle commémorative au cimetière de Monaco, en souvenir des victimes juives. Serge Klarsfeld expliquait à Monaco Hebdo en 2007 : « J’ai écrit en 1991 au Prince Rainier pour lui soumettre l’idée d’une plaque à la mémoire des Juifs victime du nazisme. Il a non seulement accepté l’idée, mais il a également pris en charge le financement global de cette opération. »

 

« Faux-papiers »

Aujourd’hui, Serge Klarsfeld préfère commencer en rappelant le contexte de l’époque : « Une série de demandes et de pressions s’appuit sur le traité de 1918. L’article 1 dit que la Principauté doit agir en parfaite conformité avec les intérêts militaires, politiques et économiques de la France. »

De 1939 à 1941, il ne se passe « rien » à Monaco concernant la communauté juive, estime Serge Klarsfeld. Mais la situation évolue. Car même si leur mise en place a été retardée par le Prince Louis II et qu’elles sont par la suite plutôt mollement appliquées, une loi est proclamée le 1er juillet 1941. Cette ordonnance-loi prescrit le recensement de « toute personne dans la Principauté qui est juive. » Elle « ne reçoit pas d’observation du Conseil d’Etat, ni de la commission de législation du Conseil national », note dans son rapport le groupe d’experts chargé depuis 2011 par le prince Albert de lister les juifs de Monaco arrêtés et déportés.

Mais à partir de décembre 1941, la pression du gouvernement de Vichy se fait sentir. L’article 1er du traité de 1918 est brandi. Du côté monégasque, on ne se hâte pas pour réagir, comme le souligne le groupe d’experts dans son rapport : « Le 22 décembre 1941, le consul général de France rapporte la réticence du Conseil d’Etat à propos de l’ensemble des textes consacrés aux juifs, aux francs-maçons et aux communistes. » Avant d’ajouter un peu plus loin : « Le 5 février 1942, le consul général de France informe l’amiral François Darlan » [ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Vichy, N.D.L.R.] que « le conseil d’Etat n’aurait toujours pas donné son assentiment. Et le Prince se refuserait toujours à passer outre les objections de l’Assemblée. »

Mais le 28 février 1942, une ordonnance souveraine sur le statut des juifs est promulguée. « Sous les pressions, le statut des juifs est adopté à Monaco. Ce statut monégasque reprend les dispositions des juifs mais les adoucit. Les dispositions ne s’appliqueront pas à ceux qui exerceront les professions libérales et commerciales au moment où le statut sera promulgué. C’est un statut des juifs adouci », juge Serge Klarsfeld.

 

Pression

Une deuxième période s’ouvre, avec une véritable pression de la part du régime de Vichy. Un résistant de l’époque expliquait à Monaco Hebdo en 2007 qu’« être Juif à Monaco, c’était finalement presque aussi dangereux qu’en France. Sauf qu’ici, certains de nos chefs Résistants travaillaient pour la police monégasque. Ce qui nous aidait à avoir des informations et à fabriquer de faux papiers par exemple. »

En 1942, Radio Monte Carlo (RMC) est créée par les nazis, avec l’appui des autorités monégasques de l’époque. La radio débute ses émissions en juillet 1943. Une entreprise française, l’OFEPAR, créée par Vichy, qui a participé à des affaires de spoliation de juifs, devient actionnaire de RMC.

Louis II part en vacances de fin juillet à octobre 1942. Il est à Marchais, dans l’Aisne. Alors que le ministre d’Etat, Emile Roblot, s’absente à son tour du 15 août au 15 septembre 1942 en France, dans sa propriété du sud-ouest. « L’absence de Louis II n’est pas du tout complaisante, estime Thomas Fouilleron. Ce n’est pas une mise en retrait pour laisser faire. Le Prince est âgé à cette époque-là. Le traité franco-monégasque de 1918 est très contraignant. Il subit. »

 

« Eludée »

Quelques oppositions se font tout de même sentir en Principauté. « La différence de régimes entre les juifs résidant en France et ceux habitant à Monaco finit par attirer à Monaco une quantité importante de juifs qui cherchent à échapper aux mesures françaises. La loi française est totalement éludée. Le gouvernement monégasque s’oppose aux mesures françaises », rapporte Klarsfeld, en citant le commissariat général aux questions juives, dans une correspondance avec les affaires étrangères.

Autre exemple : en juillet 1942, le ministre d’Etat, Emile Roblot, réaffirme la souveraineté de la Principauté vis-à-vis du gouvernement français. Tout en expliquant que « l’ensemble du corps législatif ne voulait pas approuver une législation plus sévère », ajoute Klarsfeld. Thomas Fouilleron admet l’existence d’« une sympathie du Prince Louis II pour le maréchal Pétain. Une sympathie personnelle, voire sur certains aspects idéologiques. Mais rappelons, par exemple, que, dans un premier temps, Louis II refuse au ministre d’Etat, Emile Roblot, l’ordonnance souveraine qui promulgue le statut des juifs. »

 

Rafles

Et puis, bien sûr, il y a les rafles. Des dizaines de juifs étrangers sont arrêtés, puis déportés, avec parfois l’aide de la police monégasque. Une première rafle a lieu dans la nuit du 27 au 28 août 1942, alors que la Principauté est occupée par les fascistes italiens. Ce qui provoque la déportation de 66 juifs, d’abord à Drancy, puis vers l’Europe de l’Est. « Il y a eu à Monaco 66 ou 67 arrestations, suivies de 45 déportations à partir de Nice, confirme le groupe d’experts. Les arrêtés étaient tous des juifs venus se réfugier en Principauté quelques jours auparavant. A l’exception de Gertrude Herget. Installée à Monaco avec son mari depuis 1938, son dernier permis de séjour expirait le 23 août 1942. »

 

Pression

Le 8 septembre 1943, l’Italie capitule. Du coup, le lendemain, les Italiens quittent Monaco. Les Allemands les remplacent. Persuadés que la Principauté abrite 15 000 juifs, l’office central de la sécurité du Reich met la pression dès le 23 septembre. Quarante-huit heures après, le consul général d’Allemagne à Monaco dément et évalue plutôt le nombre de juifs à un millier. Les nazis décident de multiplier les traques antisémites.

« Environ 250 Juifs sont arrêtés, par petits groupes, au cours d’une série d’actions ciblées qui se déroulent dans la période qui s’étend de 1943 au printemps 1944. Puis, à partir de cette date, les Allemands estiment que la question juive est réglée à Monaco », raconte le journaliste Pierre Abramovici, auteur en 2001 du livre Un Rocher bien occupé (1).

Dans son rapport, le groupe d’experts estime qu’« au total 76 juifs ont été arrêtés à Monaco puis déportés : 45 en 1942 et 31 en 1944. Par ailleurs, 16 juifs résidant en Principauté ont été arrêtés hors de Monaco, puis déportés. »

 

« Protectorat »

Difficile de parvenir à vérifier les chiffres communiqués par ce groupe d’experts. Une certitude, on retrouve en Principauté beaucoup de noms connus : Gérard Oury, Robert Manuel ou Rothschild par exemple. Pour mieux comprendre le contexte de l’époque, Christian Burle, documentaliste au Fonds régional de la bibliothèque Louis Notari, indiquait à Monaco Hebdo en 2007 qu’« à l’époque, Monaco était sous protectorat français. Et que, par conséquent, l’Etat monégasque était obligé d’appliquer ce que disait Vichy. » Le régime de Vichy, dirigé par le maréchal Pétain, s’est étendu du 10 juillet 1940 au 20 août 1944.

 

« Fasciste »

Pendant ce temps, la Résistance s’organise. Surtout autour de trois groupes, le premier étant constitué autour du colonel Charles Bernis, un ancien colonel des carabiniers de Monaco. Un Monégasque, raconte : « J’avais 17 ans à l’époque. Et je me souviens clairement que ma grand-mère a caché des juifs que l’on a ensuite pu faire évacuer grâce à mon oncle et mon grand-père, qui étaient membre d’un groupe de Résistants ». Roger Benatti, un journaliste, a vécu la même chose : « On a caché deux juifs pendant 1 mois chez mes parents, du côté de Moneghetti. C’était en 1942 ».

Et puis, il y a aussi l’histoire du père jésuite Pacifique Arici, un prêtre fasciste, qui fait bâtir en 1929 la chapelle des Moneghetti, vite transformée en un centre de propagande fasciste. Mais Arici n’est pas antisémite. Du coup, dès 1942, il baptise à tour de bras des Juifs. Alors que des complices, souvent les mêmes, jouent le rôle des parrains et marraines. Abramovici estime à 157 le nombre de Juifs convertis, et donc sauvés par Arici. Une méthode qui fonctionne jusqu’en avril 1943. Date à laquelle l’évêque de Monaco ne donne plus son autorisation pour ce type de baptêmes. « Il faudrait préciser les dates sur cet aspect grâce aux archives diocésaines. Mais je peux confirmer que Monseigneur Rivière est réputé pour avoir été assez proche idéologiquement de Vichy », indique Thomas Fouilleron.

 

« Gestapo »

Difficile d’établir avec certitude le nombre précis de juifs que Monaco abrite pendant la guerre. Le recensement du 16 juillet 1941 évoque 250 personnes. « Aucun document ne permet d’établir un chiffre précis de la population juive clandestine de Monaco, explique dans son rapport remis à la presse le groupe d’experts. Le consulat général d’Allemagne à Monaco a évalué cette population à 1 000 en septembre 1943. Et entre 300 et 1 000 en décembre 1943. » Avant d’apporter ces éléments : « Sur ces 250 personnes juives recensées en 1941, 10 seront arrêtées et mourront en déportation (soit 4 %), dont 5 arrêtées à Monaco (2,5 %) : 4 par la Gestapo et un par la police monégasque. »

 

Drancy

C’est une affaire venue de l’étranger qui a contribué à faire bouger les choses à Monaco. En novembre 2005, Jean Geismar, un Belge de 76 ans, assigne la Principauté pour la déportation de ses oncles et tantes. Enfant caché sous le faux nom de Jean Godin, il a réussi à échapper aux nazis. Mais son oncle et sa tante Albert et Alice Samdam-Gugenheim, qui avaient fui l’invasion allemande en s’installant à Monaco, ont été arrêtés le 13 avril 1944. Ils sont dirigés vers le camp de Drancy, avant d’être transférés au camp d’extermination d’Auschwitz par le convoi 71 où ils meurent.

Fin 2005, Jean Geismar se confie aux médias. Il explique : « On sait que mes oncles et tantes avaient de l’argent. Ils étaient rentiers en Belgique. En 1936, ils avaient vendu un immeuble pour la somme de 1,4 million de francs belges d’alors. Cela représente un million d’euros aujourd’hui. Où est cet argent ? ». La seule trace est une liste d’objets saisis, datée du 31 mars 1944, au camp de Drancy. Ce qui ne correspond pas à la date de l’arrestation. Parmi les articles confisqués au couple, on trouve notamment des titres, la somme de 20 870 francs, des objets de valeurs diverses et 5 reçus du Comptoir d’Escompte de Paris, plus connu aujourd’hui sous le nom de BNP-Paribas. Bien sûr Jean Geismar fait des recherches. Sans obtenir de réponses à ses questions. En novembre 2006, Jean Geismar, 76 ans décède. Mais son action a été poursuivie.

 

Indemnisations

Le 23 mars 2006, la commission d’assistance aux victimes de spoliations (CAVS) est créée en Principauté. Elle est présidée par Fernand Levi. « Jean Geismar a fait bouger les choses. Ensuite, il faut reconnaître que les autorités monégasques ont réagi vite et positivement, en acceptant de créer cette commission le 23 mars 2006, par ordonnance souveraine », a expliqué à Monaco Hebdo Serge Klarsfeld. Treize ans après que Rainier III ait fait ériger une stèle commémorative dans le carré israélite du cimetière de Monaco en souvenir des victimes juives, le prince Albert a décidé de poursuivre ce travail de mémoire en lançant la CAVS. Décédé le 15 août 2014, Fernand Levi a été remplacé par Jacques Wolzok à la tête de cette commission.

A ce jour, huit familles ont été indemnisées, dont la famille de Jean Geismar (voir notre article par ailleurs).

(1) Un Rocher bien occupé, Pierre Abramovici (éditions du Seuil), 372 pages, 20 euros.

Des « Justes » à Monaco ?

Y a-t-il eu des « Justes » en Principauté ? C’est la question posée par Monaco Hebdo à Thomas Fouilleron, directeur des archives et de la bibliothèque au palais princier. Issu du Talmud, le titre de « Juste parmi les nations » désigne « toute personne non juive ayant manifesté une relation positive et amicale envers les Juifs. » Ce titre est donné par le mémorial de Yad Vashem au nom de l’Etat d’Israël. En 2012, on dénombrait 24 355 Justes de 46 pays différents. En Principauté, il n’y a pas de Justes. Pour le moment. « L’objectif du groupe d’experts était d’éclairer les déportations plus que de mettre en lumière les bonnes actions, forcément discrètes, donc laissant peu de traces. Il y aurait à évaluer si les « protecteurs » privés sont susceptibles d’entrer aujourd’hui dans les critères retenus par Yad Vashem comme « Justes. » Une nouvelle étape serait ainsi de rassembler tous les témoignages possibles, non plus cette fois sur les arrestations, mais sur les protections », explique Thomas Fouilleron. Ce qui permettrait de savoir si ceux qui ont risqué leur vie pour sauver d’autres vies sont nombreux à Monaco.

 

Août 1942

Rafle à Monaco

 

Le groupe d’experts a révélé que dans la nuit du 26 au 27 août 1942 « sur ordre du gouvernement de Vichy », 45 juifs (1) ont été arrêtés à Monaco, puis déportés. Selon ce groupe de travail, le prince Louis II et le ministre d’Etat, Emile Roblot, étaient absents de la Principauté à cette période.

Par Sabrina Bonarrigo

 

C’est un épisode particulièrement noir de l’histoire de Monaco. Dans la nuit du 26 au 27 août 1942, « sur ordre du gouvernement de Vichy », 66 juifs, nés en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Allemagne ou encore en Belgique, ont été arrêtés à Monaco. Au total, 45 d’entre eux ont été déportés. Seulement deux ont survécu à la déportation. Selon le rapport du groupe d’experts, tous ces juifs arrêtés étaient venus se réfugier en Principauté, « quelques jours auparavant. » Notamment dans des hôtels (2).

 

Extension

Car en France, de grandes rafles étaient alors organisées par l’occupant nazi. Aussi bien dans la zone occupée — l’une des plus massives a eu lieu les 16 et 17 juillet 1942 au Vélodrome d’Hiver à Paris — que dans tous les départements de la zone non occupée. « Ces rafles ont donc lieu eu dans tous les départements de la zone libre, y compris à Nice le 26 août 1942. Les renseignements généraux s’en rendent compte et affirment que la plupart des Israélites de Nice ont quitté leur domicile pour aller séjourner à Monte-Carlo où les hôtels sont combles », relate Serge Klarsfeld. Voilà pourquoi, le 26 août, à 17 heures, le préfet des Alpes-Maritimes demande au consul général de France l’extension de la rafle en Principauté.

 

« Vacances »

Problème : le prince Louis II (1870-1949), tout comme le ministre d’Etat de l’époque, Emile Roblot (1886-1963), sont absents de la principauté. « Comme toutes les années, le ministre Emile Roblot part en vacances pendant un mois dans sa propriété du sud ouest. Il part le 15 août et il revient le 15 septembre. Son absence n’est pas une fuite, il part tout naturellement en vacances. De même pour le prince Louis II. Il est à Marchais dans l’Aisne. Il ne reviendra que début octobre », précise Thomas Fouilleron, docteur en histoire. Preuve de cette absence du prince Louis II : aucune ordonnance souveraine n’est signée entre la fin du mois de juillet 1942 et le début du mois d’octobre.

 

« Moteur »

C’est donc un autre homme, Albert Bernard (1889-1973) (3), qui assure l’intérim du ministre d’État et qui mettra en marche les arrestations à Monaco. « En principe, aucune affaire d’importance n’est traitée en l’absence du ministre d’Etat. Et là, en quelques heures, le consul de France, qui est l’élément moteur, va obtenir d’Albert Bernard, ministre d’Etat par intérim et conseiller de gouvernement pour les travaux publics, la mise en marche des services de police », explique Klarsfeld.

 

« Pression »

Dans leur rapport, les experts écrivent donc noir sur blanc que « la décision est prise en l’absence du Prince Souverain et du ministre d’État » et qu’ils « ne sont visiblement pas informés. » Pour eux, pas de doute. Tout s’est donc passé sans l’accord du Prince Louis II et sans l’accord du ministre d’Etat, Emile Roblot. « C’est un conseiller de gouvernement français qui, pensant d’abord à sa carrière, répond favorablement à la pression française et ordonne à la police monégasque d’arrêter 66 juifs dont 45 seront déportés », estime Klarsfeld.

 

« Zèle »

Même analyse pour Thomas Fouilleron : « Jusque là, on pouvait croire que le Prince et le ministre d’Etat étaient présents à Monaco et avaient donné leur accord à cette opération de police. Or, c’est un haut fonctionnaire qui a accepté de faire ce qu’il n’aurait jamais dû accepter. » Le 28 août 1942, le consul général de France écrit d’ailleurs au chef de gouvernement sous Vichy Pierre Laval (1883-1945), un courrier très explicite dans lequel il mentionne que « Monsieur Bernard s’est employé, avec beaucoup de zèle et de loyalisme, à déférer à notre demande. »

 

« Responsabilité »

Une question reste toutefois en suspens. Cette rafle aurait-elle eu lieu si le Prince Louis II et le ministre d’Etat Roblot avaient été présents en Principauté ce jour-là ? Les experts répondent de façon plutôt bienveillante : « L’absence de Louis II n’est pas du tout complaisante. Ce n’est pas une mise en retrait pour laisser faire. Le prince Louis II est âgé à cette époque-là. Le traité franco-monégasque de 1918 est très contraignant. Il subit. Aussi bien le ministre d’Etat, Emile Roblot, que le prince Louis II ne pouvaient anticiper ce qui allait se passer. Il est aussi très difficile a posteriori de sonder les cœurs et les âmes… En revanche, il y a une responsabilité du conseiller de gouvernement Albert Bernard. On ne peut que le constater… », estime Thomas Fouilleron, qui reconnaît tout de même que le prince Louis II éprouvait de « la sympathie » pour le maréchal Pétain. Klarsfeld va même plus loin, en affirmant que dans son « intime conviction », les deux hommes auraient refusé cette rafle…

 

Sanctions

Seule certitude : après ces arrestations massives, personne sur le territoire monégasque n’a été clairement sanctionné. Pas même le haut fonctionnaire « zélé » Albert Bernard. « Il est toutefois le premier conseiller de gouvernement dont Louis II accepte la démission en septembre 1944, après la Libération de Monaco. On peut imaginer que sa rapidité d’action n’a pas été forcément approuvée a posteriori… », interprète Fouilleron. A noter toutefois que ce préfet français détaché n’a pas été réintégré en France. Et qu’il est même devenu conseiller d’Etat monégasque et ce, jusqu’à sa mort… « On lui a donc épargné très certainement un retour en France qui aurait été difficile pour lui… », reconnait Fouilleron.

Autre certitude : après cette rafle « il n’y a pas eu de réaction a posteriori de Louis II. » En résumé, selon ces experts, la police monégasque n’a procédé à ces arrestations de juifs que sur ordre d’Albert Bernard, qui a agi lui même « sur une pression extrêmement forte de la diplomatie de Vichy. »

 

(1) « Dans la nuit du 27 au 28 août 1942, il y a eu 

à Monaco 66, voire 67 arrestations, suivies de 45 déportations à partir de Nice », indique le rapport du groupe d’experts.

(2) « Tous étaient venus se réfugier en Principauté, quelques jours auparavant, à l’exception de Gertrude Herget. Installée à Monaco avec son mari depuis 1938, son dernier permis de séjour expirait le 23 août 1942 » précise le rapport du groupe d’experts.

(3) Albert Bernard (1889-1973) est un préfet français détaché et conseiller de gouvernement pour les travaux publics à Monaco de 1938 à 1944.

 

Témoignage : « C’était un ordre d’Hitler »

Le rapport des experts révèle un témoignage particulièrement émouvant (1). Celui d’Ignacy Honig, évadé d’un camp en Haute-Silésie. En août 1942, il se trouve à Nice. Et comme beaucoup, il se réfugie à Monaco pour échapper à la rafle niçoise : « Évidemment, nous avons cru qu’à Monaco il n’y aurait pas de rafles étant donné que c’est une Principauté. […]. Donc, pendant quelques jours, nous étions tranquilles. La police de Monaco nous a assuré qu’il n’y aurait rien dans la ville. » Honig raconte que les gens vivaient librement dans les hôtels et qu’ils affluaient de la région de Nice et de Nice même, pour se cacher. Sauf que cela ne dura pas. « Quelques jours plus tard, la police de Monaco fit une rafle dans tous les hôtels vers trois heures [du matin], en ramassant tout ce qui leur tombait sous la main, sans faire de différence entre hommes, femmes et enfants. Malheureusement 99 % des gens furent pris. Nous demandâmes au chef de la police où était sa parole, puisqu’il nous avait assuré la liberté. Sur quoi il répondit simplement que c’était un ordre d’Hitler. La nuit même, il nous mit entre les mains de la police française qui nous transporta à la caserne de Nice. »
 (1) Témoignage recueilli par le Comité international de la Croix Rouge (CICR).

journalistLa Rédaction