SwissLeaks
« Plusieurs dizaines de personnes sont concernées à Monaco »

Raphaël Brun
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L’enquête menée par les journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme a révélé une énorme fraude. Grâce à eux, des dizaines de médias du monde entier ont pu travailler sur les « SwissLeaks » qui démontrent l’existence d’une évasion fiscale à hauteur de 180 milliards d’euros via une filiale de la banque HSBC en Suisse. Gérard Davet répond aux questions de Monaco Hebdo.

 

L’origine de l’affaire SwissLeaks, est liée à la Côte d’Azur et à Hervé Falciani ?

Hervé Falciani est parti de Suisse avec des données cryptées informatisées qu’il a transmis aux autorités françaises. Ensuite, les autorités françaises ont reconstruit un listing à partir de ces données. Ce sont ces listings que nous avons en notre possession.

Qui est Hervé Falciani ?

C’est un personnage assez trouble, assez mystérieux. Il a été croupier au casino de Monaco entre 1992 et 2000. Il aurait fait un ou deux coups pour ramasser de l’argent à Monaco et payer un premier divorce. Mais je ne sais pas de quoi il s’agit. Il a ensuite été embauché par HSBC Monaco pour faire de l’informatique parce qu’il était doué.

Et ensuite ?

Il est débauché par HSBC à Genève. Car Brigitte Sibona, ex-responsable des opérations de HSBC Private Bank qui était alors en Principauté, part à Genève pour importer un système informatique qui avait été mis en place à Monaco.

Falciani est menacé aujourd’hui ?

Il passe beaucoup de temps en Espagne où il est très proche du parti politique Podemos. Il vient de temps en temps en France. Il fait un peu de marketing par rapport à un livre qu’il doit sortir bientôt, je crois. C’est un drôle de personnage qui dit une chose un jour et le contraire le lendemain.

Un exemple ?

Le 12 février, il a déclaré à la radio avoir été aidé par la CIA. C’est la première fois qu’il le dit. Avant, il disait avoir été enlevé par le Mossad, une agence de renseignement d’Israël.

Hervé Falciani a soutenu d’autres versions ?

Il m’avait dit avoir été aidé par des gens de la banque, des lanceurs d’alerte comme lui. Bref, il passe sans cesse d’une version à une autre. Il y a un problème de crédibilité dans son parcours. En revanche, il n’y a pas de problème de crédibilité sur ses listings. Or, c’est bien évidemment ce qui est le plus important.

L’affaire que vous révélez remonte à 2006-2007 : pourquoi rien n’a fuité avant ?

Parce que les listings sont arrivés en France en 2009. Puis, ils ont été reconstruits à partir de novembre 2009. Ensuite, la justice et le fisc ont mis la main dessus et ils ont gardé ça sous le coude de manière très confidentielle. C’est pour ça que rien n’est sorti avant.

Pourtant, votre contact vous a remis des fichiers en janvier 2014 ?

Parce qu’il y a eu un an de travail pour essayer de comprendre le contenu de ces fichiers. Comment les exploiter et comment vérifier ces informations. De plus, il a fallu que l’on trouve des partenaires étrangers, en faisant appel à d’autres médias.

Pourquoi ?

On aurait pu se limiter à la France. Mais ça n’était pas suffisant. Il fallait avoir la plus large audience possible, dans tous les pays. Mais il y a encore des pans entiers de ces fichiers qui ne sont pas utilisés.

Sur les listings, il y a des résidents monégasques ?

Tous les pays sont concernés. A Monaco, plusieurs dizaines de personnes sont concernées.

Il y a des liens avec les « LuxLeaks » et les « OffShoreLeaks » ?

Non. Ce sont des dossiers complètement séparés. Les « SwissLeaks » sont au départ une enquête strictement journalistique.

Sur quelle logique vous avez décidé de révéler certains noms et pas d’autres ?

A la rédaction du Monde, les discussions n’ont pas été chaudes du tout sur ce sujet, car on était tous d’accord sur la manière de procéder. On s’est refusé à faire du « name dropping. » Bien sûr, on aurait pu publier le listing sur internet. Mais ce n’est pas notre conception.

Quelle est votre conception ?

Notre conception, c’est qu’on est journaliste et qu’on est là pour expliquer les choses. On a donc ciblé des personnes qui nous semblaient révélatrices.

De quelle façon ?

On a identifié les fraudeurs fiscaux, les exilés fiscaux… Mais dans tous les cas, il fallait expliquer le chemin de chacun.

Pourquoi ?

Parce qu’il n’y a rien de commun entre le cas d’une famille juive qui a caché son argent en Suisse en 1940 parce qu’il y avait des craintes vis-à-vis des nazis et d’autres qui cachent leur argent parce qu’ils veulent le soustraire au fisc. En agissant ainsi, ils commettent un délit.

Mais certains sont cités dans votre enquête alors qu’ils ont régularisé leur situation !

Cela est lié au verrou fiscal. Ce verrou implique que seul le ministère du Budget est autorisé à déposer une plainte, sur avis de la Commission des infractions fiscales (CIF).

Ça donne quoi dans la pratique ?

A partir du moment où quelqu’un revient en France et régularise sa situation, il n’est plus ennuyé. Or, il a tout de même commis un délit. C’est un peu comme si un voleur rend la voiture qu’il a volé et donc, il n’est pas poursuivi. Ce qui pose un problème. Mais il y a aussi des noms célèbres que l’on n’a pas donné parce qu’ils n’étaient pas révélateurs et n’apportaient pas de sens.

Du côté des actionnaires du Monde, Pierre Bergé a parlé de « délation » et Matthieu Pigasse a souhaité que soit évité « une forme de maccarthysme fiscal » ?

Il n’y a ni délation, ni maccarthysme. Le maccarthysme était un délit d’opinion. Là, il s’agit d’un délit pénal. Nous sommes là pour révéler les dysfonctionnements et les expliquer. 180 milliards d’euros de fraude fiscale à échelle mondiale, ça me semble être un élément suffisant pour qu’il soit révélé…

Ce n’est pas du populisme ?

Non. Mais on accepte les critiques, bien entendu. Il faut savoir que notre travail a été avalisé par la direction du Monde. Au final, 155 journalistes dans le monde entier ont travaillé sur ce dossier. Bien sûr, on peut attaquer deux personnes. Mais attaquer 155 personnes qui ont fait le même travail, c’est plus compliqué…

Depuis 2006-2007, le secret bancaire a vraiment reculé ?

Le secret bancaire est en passe d’être levé. Il devrait l’être en Europe d’ici 2017. C’est en tout cas ce qui est dit partout. Mais pour l’instant, je suis circonspect. Car actuellement, il n’est pas levé.

Ça n’avance pas ?

Il suffit de regarder les difficultés rencontrées par les services judiciaires et fiscaux français pour obtenir une coopération pleine et entière avec la Suisse… Donc pour le moment, on est toujours très loin d’une levée du secret bancaire. Du coup, il y a encore beaucoup de secrets qui dorment dans les coffres des banques suisses. Mais je pense que l’échange automatisé d’informations entre les pays peut faire avancer les choses.

Monaco est sorti en 2009 de la liste grise des pays non coopératifs dressée par l’OCDE : la Principauté joue le jeu de la transparence fiscale ?

Monaco n’est jamais cité parmi les paradis fiscaux les plus importants. On parle surtout du Panama, du Delaware ou des Iles Vierges. Par exemple, dans l’affaire Bernard Tapie, on sait que cet homme d’affaires avait plusieurs comptes à Monaco. Or, dans le dossier judiciaire, j’ai vu des réponses très claires et très précises apportées par les banques monégasques. Donc j’ai tendance à penser que les échanges d’informations marchent beaucoup mieux avec Monaco qu’avec la Suisse.

Un « MonacoLeaks » est envisageable ?

On peut envisager des fuites partout. Mais pour le moment, je ne vois rien arriver de ce genre à Monaco.

 

« Offshore Leaks », « LuxLeaks » : des scandales planétaires

Les « Offshore Leaks » sont basés sur des fuites à propos de l’utilisation de paradis fiscaux pour faire de la fraude fiscale ou blanchir de l’argent sale dans le monde entier. Les premières révélations remontent à avril 2013, grâce au travail du réseau de journalistes de l’International Consortium of Investigate Journalists (ICIJ) et à 36 titres de presse internationaux.

Les « Luxembourg Leaks » ou « LuxLeaks » sont liés à un scandale financier qui a révélé des centaines d’accords très préférentiels validés avec le fisc luxembourgeois par le cabinet de conseil PricewaterhouseCoopers pour de gros clients comme Amazon, Apple, Ikea ou Pepsi. Là encore, c’est une enquête de l’ICIJ avec l’appui d’une quarantaine de journaux, dont Le Monde, qui est à l’origine de la sortie de ce dossier en novembre 2014.

journalistRaphaël Brun