« La justice monégasque n’a pas à rougir »

Raphaël Brun
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L’ancien procureur de la République de Nice, Eric de Montgolfier, s’attaque à l’arrogance des élites dans son dernier livre (1). Interview.

 

Votre regard sur l’affaire Charlie Hebdo ?

Je ressens un besoin de silence. J’ai apprécié les premières manifestations, qui étaient très spontanées. Les gens ont exprimé leur douleur, leur inquiétude, leur peur et leur réprobation.

 

En 1994 dans une interview à Télérama vous avez dit avoir eu la tentation de donner des infos au Canard Enchainé (2) : quel est le rôle de la presse satirique dans les affaires de justice ?

Ces derniers temps, beaucoup de dossiers ne sont sortis qu’à travers la presse satirique. Il existe par ailleurs une presse plus convenable, plus raisonnable, qui ne sort que des informations estampillées, qui ne sont pas susceptibles de troubler le jeu politique parfois. Les journaux satiriques ont moins de connivence avec les pouvoirs établis.

 

Il faut donc protéger cette presse satirique ?

Bien sûr. C’est dommage qu’il ait fallu tant de morts pour s’en préoccuper. On sait que Charlie Hebdo était en grande difficulté financière. On se souvient que le 16 novembre 1970, Hara-Kiri le prédécesseur de Charlie Hebdo, a été interdit suite à la publication d’une couverture sur la mort du général de Gaulle (3).

 

Hara-Kiri est allé trop loin ?

Si on peut convenir que ce titre était choquant, il ne méritait peut-être pas que l’on fasse taire ce journal. Parce qu’il faut défendre la liberté d’expression. Y compris lorsqu’elle vous meurtrit. Ce serait trop facile sinon…

 

L’attaque de Charlie Hebdo vous a surpris ?

Evidemment. Je n’ai pas pensé que la bêtise, l’intolérance et la haine pouvaient aller aussi loin.

 

En quoi les affaires de terrorisme sont particulières ?

Tant que le terrorisme est extérieur, les réactions sont presque tempérées. Même si lorsqu’on décapite des otages dans le désert, c’est terrible. Mais ça n’est que terrible. Car il reste une difficulté à rapporter l’événement à soi. Mais on a vu que lorsque le terrorisme se rapproche, comme avec Charlie Hebdo, alors les réactions deviennent beaucoup plus fortes.

 

Comment expliquer ce phénomène ?

Le mort que l’on voit, c’est une réalité. Le mort dont on vous parle, c’est une histoire.

 

Les leçons à tirer de cette affaire Charlie Hebdo ?

Ceux qui ont payé de leur vie l’usage de la liberté, ne sont plus là pour continuer. Mais que feront les autres ? Et puis, il y a aussi les journalistes qui subissent des menaces et qui se taisent.

 

Pourquoi avoir écrit ce nouveau livre ?

J’ai écrit un premier livre en 2006 (4) alors que je travaillais encore. J’ai donc eu envie de poursuivre ce que j’avais entrepris. L’avantage, c’est que pendant ces années, j’ai accru ma connaissance des institutions et mon expérience de la société française. Le temps était venu de coucher tout cela sur le papier. Même si je ne suis pas sûr que cela servira à grand chose…

 

Votre objectif ?

Partager mon expérience. En espérant que ce qu’il y a de bon pourra être retenu et permettra de modifier une institution dans laquelle je crois.

 

La justice serait loin d’être impartiale ?

Elle peut difficilement l’être.

 

Pourquoi ?

Parce que la justice est rendue par des hommes. Bien sûr, la force de la justice, c’est aussi son humanité. Elle est proche des hommes. Mais dans le même temps, cette proximité complique les choses.

 

En quoi ?

Parce qu’au plus on se rapproche des gens et plus vous leur ressemblez. Et plus il est ensuite difficile de les sanctionner.

 

Pourquoi est-ce que de plus en plus d’élus sont condamnés ?

C’est un éveil de l’institution judiciaire à la liberté que lui donne la loi. C’est une liberté qu’elle a pris beaucoup de temps à saisir. Peu à peu, les magistrats ont compris qu’ils avaient un devoir que j’ai appelé le devoir de déplaire.

 

Certains politiques, comme Nicolas Sarkozy, attaquent régulièrement les magistrats ?

Nicolas Sarkozy a raison de dénoncer ce dont il s’est servi. C’est le problème du pouvoir politique qui ne dénonce la justice que lorsqu’elle s’intéresse à eux. Alors qu’ils ne craignent pas de s’en servir. La justice n’a jamais été aussi politisée que lorsque Rachida Dati était garde des sceaux, de mai 2007 à juin 2009. L’instrumentalisation politique était évidente.

 

Impossible d’y échapper ?

Soyons idéalistes, mais ne soyons pas naïfs. Je ne vois pas un pouvoir qui puisse se désintéresser de la justice, tant la justice a de l’importance dans la régulation sociale.

 

Comment se matérialise cette instrumentalisation ?

Il y a quelques années, j’ai ouvert une procédure. J’ai été convoqué par un procureur général qui m’avait dit : « Vous avez de la chance que le préfet soit respectueux de la justice. » Une formule qui m’avait beaucoup étonné… Le jour où j’ai rencontré ce préfet, il m’a indiqué que si je continuais à m’occuper de cette affaire, j’aurais des comptes à rendre.

 

D’autres exemples ?

J’ai aussi été sanctionné pour avoir pris certaines décisions. Et puis, la nomination des magistrats dépend trop du monde politique. Certains serviront cet attachement, d’autres moins et d’autres pas du tout. Cela dépend aussi du caractère de chacun.

 

Certains se sentent vraiment au-dessus des lois ?

Beaucoup se sentent intouchables. Du coup, la classe politique a assez mal pris que d’un coup, on lui demande des comptes. Heureusement, peu à peu, cette idée se répand. Or, c’est quand tout le monde doit répondre de ses actes que nait la démocratie. A commencer par ceux dont on attend l’exemplarité.

 

Et lorsque Sarkozy accuse le Syndicat de la magistrature de ne pas être impartial (5) ?

Il n’est pas le seul à réagir ainsi. Il y a aussi des gens de gauche. Je me souviens d’ailleurs avoir entendu des commentaires désagréables de personnes de gauche parce qu’ils n’appréciaient pas mes décisions. En fait, d’une manière générale, les gens détestent la justice lorsqu’elle les dessert. Ils n’aiment la justice que lorsqu’elle les sert. Mais ça n’est pas son rôle.

 

Pendant 13 ans, quel type de relations vous avez entretenu avec les élus à Nice ?

J’ai géré cette relation comme les relations que je gérais avec des gens qui commettaient éventuellement des infractions. Et c’est peut-être ça qui a tendu ces relations.

 

En quoi Nice est particulier ?

J’ai connu deux maires à Nice. Avant d’être élu, le second, Christian Estrosi (élu maire de Nice en mars 2008, N.D.L.R.), a pensé que le fait que je m’en prenne au premier, Jacques Peyrat (maire de Nice de juin 1995 à mars 2008, N.D.L.R.), était le signe que nous pourrions nous entendre. Mais non. Car je n’ai jamais regardé la « couleur » ou l’origine politique de celui qui commettait l’infraction.

 

Vous avez donc été obligé de vous isoler ?

Non. Avec le temps, j’ai peut-être été encore plus attentif. Mais il m’est arrivé d’ouvrir des enquêtes sur des personnes pour qui j’avais de l’estime. L’essentiel, c’est de parvenir à négliger ce que ces gens pourraient faire contre vous.

 

Ce que vous retenez de vos 13 années à Nice ?

Que Nice est au nord de la Méditerranée. Et pas au sud de la France. Ça me parait extravagant. On voit des choses à Nice que je n’imagine pas pouvoir voir ailleurs.

 

Un exemple ?

L’élection de l’UMP, Eric Ciotti, à la tête du Conseil général des Alpes-Maritimes. On est en 2008. Atteint par le cumul des mandats, l’UMP Christian Estrosi ne peut pas être à la fois maire de Nice et président du Conseil général qu’il dirige depuis septembre 2003. Son élection est donc attaquée. Il démissionne en décembre 2008. Pour le remplacer, il choisit Eric Ciotti. Mais pour être élu à cette présidence, Eric Ciotti doit être au Conseil général. Or, il ne l’est pas. Il est seulement député.

 

Donc Eric Ciotti est candidat aux cantonales de 2008 ?

Oui, mais il ne parvient pas à se faire élire au Conseil général. Il est battu. Alors le maire UMP de Saint-Martin-Vésubie, Gaston Franco, démissionne de son siège au Conseil général.

 

L’objectif ?

Permettre à Eric Ciotti d’être candidat dans le canton de Saint-Martin-Vésubie, qui est un canton un peu plus facile. Eric Ciotti est donc élu et peut devenir président du Conseil général en décembre 2008. Ensuite, Gaston Franco est recruté à la mairie de Nice, au cabinet du maire pour être chargé du tourisme. Il devient rapidement député européen, en juin 2009.

 

Vous aviez des relations avec Monaco ?

Bien sûr. Entre la France et Monaco, il y a toujours eu ce problème qui, je crois, n’est toujours pas résolu : le passage des frontières. A plusieurs reprises, j’ai donné des directives écrites pour qu’on respecte les procédures de remise à la frontière pour les Français interpellés à Monaco et recherchés par la France.

 

La collaboration avec la Principauté se déroulait comment ?

Je n’ai pas le souvenir d’avoir eu de problème particulier. Nos relations étaient bonnes.

 

Le système judiciaire monégasque fonctionne mieux qu’en France ?

La justice monégasque n’a pas à rougir par rapport à la nôtre. Je leur souhaite simplement d’avoir un jour les effectifs suffisants pour que leur justice soit uniquement exercée par des Monégasques. Car je ne suis pas sûr que le système qui consiste à mettre des magistrats français au service de la Principauté soit une excellente chose.

 

Certains mettent en cause l’indépendance de la justice monégasque ?

J’ai eu des collaborateurs niçois qui sont passés par Monaco. J’ai donc eu quelques retours. Apparemment, ils ne sont pas dans la situation de dépendance que je redoutais pour eux et à laquelle les apparences pourraient laisser penser. J’ai assisté à plusieurs rentrées judiciaires en Principauté. C’est vrai qu’il y a dans les discours une dévotion pour le prince qui est inhabituelle en République.

 

C’est donc un problème d’image ?

Il faut aller au-delà de ces apparences. Je ne suis pas un sécuritaire à tout crin, mais j’ai aimé la sécurité qu’il règne à Monaco. En Principauté, on parle peu de sécurité, mais elle existe. Alors que de l’autre côté de la frontière, on en parle beaucoup mais on passe beaucoup de temps à la chercher…

 

Les réseaux de franc-maçons sont très influents sur la Côte d’Azur ?

Oui. Et d’après ce que je sais, ils continuent de l’être. Ce ne sont pas les convictions de chacun qui me gênent. Surtout au moment où on s’attaque à la liberté d’expression, je ne souhaite pas toucher à celle des autres.

 

Ce qui vous gêne dans la franc-maçonnerie ?

C’est l’usage qui en est fait qui me pose problème. Selon les dires de plusieurs maçons que je connais, notamment à la Grande Loge Nationale Française (GLNF), certains se sont servis de leur affiliation pour faire des affaires.

 

Vous avez subi des pressions ?

Bien sûr. Le problème, c’est que parfois on ressent une pression sans savoir qui est derrière. Et si vous savez qui c’est, vous ne savez pas tout de lui. C’est pour ça que je vois le secret maçonnique comme un secret peu démocratique. Or, il y a aussi de la franc-maçonnerie en Principauté.

 

Sur la Côte d’Azur, les médias jouent suffisamment leur rôle de quatrième pouvoir ?

A Nice, les médias se résument surtout à Nice-Matin. C’est pour ça qu’à la demande des salariés, j’ai accepté d’entrer au conseil de surveillance de ce quotidien. J’espère pouvoir les aider à reconquérir une indépendance qu’ils me semblent avoir beaucoup perdue. Parce que le pouvoir est nécessairement tenté par l’abus.

 

La presse n’est pas assez indépendante ?

La pression financière sur la presse est telle que je ne vois pas comment un média peut parvenir à facilement conserver des espaces de réelle liberté.

 

Impossible d’échapper à cette pression ?

Comme je ne comprenais pas pourquoi des pages entières de faits sans grand intérêt étaient consacrées à des politiques, j’en ai parlé aux dirigeants de Nice-Matin qui m’ont répondu que leur survie en dépendait.

 

Pourquoi ?

Ils m’ont dit que leur survie dépendait de l’argent public. Notamment des annonces légales par exemple. Alors que faire ? Couler le navire ? Parfois, je pense qu’il vaut mieux couler et regarder le navire sombrer la tête haute…

 

La présence de Bernard Tapie parmi les repreneurs de Nice-Matin ne vous gêne pas ?

Bernard Tapie a croisé ma route en 1993, lors de l’affaire VA-OM dans laquelle il était impliqué. Il n’est pas directement dans la reprise de Nice-Matin. Mais que voulez-vous que ça change ? Je dois dévier ma route parce qu’il y a Bernard Tapie au milieu du chemin ? Ça n’aurait pas de sens. On finirait par croire que c’est moi qui suit coupable de quelque chose.

 

Ce qu’il faudrait changer dans le système judiciaire ?

Il faudrait séparer plus clairement l’institution judiciaire du pouvoir politique. Notamment par rapport au pouvoir de nomination. Ce qui permettrait que beaucoup d’entre nous ne se sentent pas redevables d’une nomination.

 

Quoi d’autre ?

Il faudrait aussi que l’institution judiciaire soit rendue plus lisible, plus claire et pénétrable à la démocratie. C’est-à-dire que nos concitoyens puissent comprendre de quoi il s’agit. Or, expliquer la justice est un travail de longue haleine. Pour mieux comprendre la justice, il faut la simplifier et que l’on comprenne bien qui fait quoi.

 

Comment simplifier ?

Je ne suis pas sûr qu’il faille maintenir le juge d’instruction. En revanche, il faut mieux distinguer le juge du procureur. Mais aussi mettre le procureur au pied de l’estrade, et non pas sur l’estrade. C’est un problème qui se pose d’ailleurs aussi à Monaco.

 

Vous faites quoi aujourd’hui ?

J’écris et je me déplace beaucoup pour des conférences et des débats. D’ailleurs, j’ai participé il y a quelques semaines aux Rencontres de Cannes mais je suis aussi allé à Fréjus-Saint-Raphaël. Et je vis en partie sur la Côte d’Azur.

 

(1) Une morale pour les aigles, une autre pour les pigeons, Éric de Montgolfier (Michel Lafon), 296 pages, 19 euros.
(2) « J’ai eu beaucoup de dossiers étouffés et j’ai eu la tentation, à plusieurs reprises, de m’adresser au Canard Enchaîné. Je ne l’ai pas fait parce que je travaillais pour le ministère » explique Eric de Montgolfier à Télérama, en 1994.
(3) Dans son numéro 94, du lundi 16 novembre 1970, Hara-Kiri publie une couverture avec ce texte : « Bal tragique à Colombey : 1 mort », suite au décès du général de Gaulle dans sa propriété de La Boisserie à Colombey-les-Deux-Églises (Haute-Marne), le 9 novembre 1970. Une référence à l’incendie d’un dancing, le 5-7, à Saint-Laurent-du-Pont (Isère) qui fit 146 mort le 1er novembre 1970.
(4) Le Devoir de Déplaire, Eric de Montgolfier (Michel Lafon), 342 pages, 19 euros.
(5) En réponse, le Syndicat de la magistrature (SM), qui est classé à gauche, a estimé début juillet 2014 que Nicolas Sarkozy tentait de « jeter le discrédit sur les juges », tout en assurant que, « même syndiqué, un juge n’en est pas moins impartial. »

journalistRaphaël Brun