Yves Coppens :
« Lucy demeure un symbole »

Anne-Sophie Fontanet
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Mondialement connu pour sa découverte de l’australopithèque Lucy, le paléontologue Yves Coppens préside depuis 2004 le comité scientifique international du Musée d’anthropologie préhistorique de Monaco. 40 ans après Lucy, il répond aux questions de Monaco Hebdo.

 

Vos souvenirs de la découverte de Lucy, le 30 novembre 1974 ?

À cette époque, je travaillais depuis 13 ans en Afrique. J’ai passé 7 ans au Tchad et 6 ans dans le sud de l’Ethiopie. Je réalisais des recherches sur un site qui présentait des vertébrés fossiles datant de 2 à 5 millions d’années. En 1969, Maurice Taieb, un géologue français, effectuait une thèse sur un fleuve éthiopien. Il est venu me voir avec un bout de dent d’éléphant pour que je l’aide à le dater.

 

Comment a germé l’idée d’une expédition ?

Maurice est revenu me voir en 1970 avec un autre lot de fossiles du même âge : des bouts appartenants à des éléphants, à des rhinocéros… C’est là que je lui ai dis que ce serait bien qu’on monte une expédition pour aller voir tout cela de plus près. En 1972, avec l’aide de l’International Affair Research Institute (IARE), l’expédition a été montée avec 4 personnes : Maurice Taieb, moi-même et deux américains paléontologues (N.D.L.R : Donald Johanson et Tom Gray).

 

Vos premières découvertes ?

En avril 1972, sous une chaleur intense, nous avons trouvé beaucoup de fossiles. Mais pas de restes humains. Ce n’est qu’en 1973 que nous avons trouvé quelque chose. Il s’agissait de restes d’hominidés. On avait un morceau de fémur et de tibia que j’avais appelé Le genou de Claire (1).

 

Il s’agissait de Lucy ?

Oui. Lucy a d’ailleurs longtemps porté le nom de AL 288. Ce qui signifiait Afar Localité 288 : cela correspondait au lieu où on avait fait cette découverte. Lucy était enfouie dans du sable, dans un bout de rivière. Plusieurs pluies assez brèves ont permis de dégager les fossiles. Les restes de Lucy étaient répandus sur 10 mètres. Il nous a fallu 15 jours pour retrouver la totalité de Lucy.

 

Qu’avez-vous ressenti ?

Quand on a compris qu’il s’agissait d’une seule personne, c’est devenu formidable. Car ça apportait beaucoup pour nos recherches. Une des grandes découvertes, c’était surtout d’avoir les ossements réunis. Aujourd’hui, j’en suis fier.

 

Qu’avez-vous appris de Lucy ?

On a compris qu’elle était debout, bipède, un peu chaloupée mais qu’elle continuait de grimper, comme ses ancêtres. Et qu’elle marchait comme allait le faire ses descendants. L’événement, c’était bien qu’on découvre que ces gens marchaient et grimpaient.

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© Photo Charly Gallo / Centre de Presse.

Pourquoi l’avoir appelée Lucy ?

Le soir, après les recherches, on marquait les ossements à l’encre de Chine. Comme elle était moins incomplète que les autres, on a pu déduire que c’était une femelle. En faisant ce travail fastidieux, on avait l’habitude soit d’écouter la radio si on captait celle d’Addis Abeba ou Khartoum, soit d’écouter des cassettes. Et pendant notre trouvaille, on écoutait le morceau des Beatles, Lucy in the Sky with Diamonds (1967). C’est donc naturellement que nous avons choisi ce prénom.

 

C’est une étape majeure dans votre carrière ?

Ça a été un vrai déclic médiatique. Lucy est devenue célèbre. Et je ne m’en suis pas rendu compte. Aujourd’hui, elle demeure un symbole, celui de l’origine de l’Homme.

 

Ce que cette découverte a changé dans votre travail ?

Cela a permis de faire connaître la discipline au public. Ça l’a rendu plus abordable. Et ça nous a facilité les choses pour demander des crédits.

 

Vous avez été nommé par le pape François à l’Académie pontificale des sciences ?

J’ai reçu une lettre officielle le 15 juillet du chancelier de l’académie, Marcelo Sanchez Sorondo. Cela m’a fait plaisir, car cela ressemblait à un petit défi personnel. Je suis amusé et heureux.

 

Pourquoi ?

Parce que c’est une très belle académie qui a de l’influence. Elle compte 80 membres, dont 7 Français. Je suis le seul représentant en évolution de l’Homme. C’est une grosse responsabilité, car c’est ma voix qui s’exprime pour toute l’histoire de l’Homme et son origine.

 

Votre rôle ?

Le chancelier m’a demandé d’organiser un colloque sur l’évolution de l’Homme en 2016. C’est une académie très active, dans laquelle les colloques se succèdent. De plus, elle n’est pas confessionnelle et très stricte dans le choix de ses recrues. Je trouve le Vatican intelligent de réunir des experts sur quelques sujets que ce soit et de les laisser débattre. Cela permet de retirer l’information la plus récente qui soit sur une discipline en particulier.

 

Vous avez pu parler au pape François ?

J’ai été intronisé fin octobre par le pape François en personne. Il m’a mis un grand collier doré autour du cou. J’ai prononcé un discours dans lequel j’ai pu raconter ce que j’ai vu sur le terrain. J’y ai parlé de l’apparition tout à fait naturelle de l’Homme au même titre que n’importe quel animal. Il n’y a eu aucune retenue dans mes déclarations. Selon mes collègues présents, c’était très rafraîchissant, mais aussi courageux de le dire.

 

La réaction du pape François ?

Mon discours a dû attirer son attention, puisque le pape a fait ce jour-là un discours où il admettait et prônait l’idée de l’évolution !

 

À Monaco, vous présidez depuis plusieurs années le comité scientifique du musée d’anthropologie préhistorique ?

C’est le prince Rainier III qui m’avait sollicité. Il souhaitait que je constitue un comité scientifique international. C’est flatteur d’être appelé par un prince ! Son fils Albert II a entériné cette décision et nous aide bien. C’est un bonheur. Je suis séduit par Monaco.

 

Quelles sont vos fonctions ?

Je viens plusieurs fois par an à Monaco pour voir comment avancent les travaux de recherche. On me consulte aussi pour l’embauche de nouveaux arrivants. Et j’ai participé à la remodélisation du musée. En octobre, j’ai présidé le colloque international sur le thème : L’Homme, la faune et le climat durant la Préhistoire, et j’ai assisté à l’inauguration du mammouth actuellement exposé au musée.

 

D’autres activités ?

Entre temps, nous travaillons par correspondance avec la vingtaine de membres du comité. Je viendrai à Monaco le 9 juin pour une conférence de la fondation prince Pierre dans le cadre de l’année de la Russie à Monaco.

 

Comment être efficace alors que vous travaillez dans le monde entier ?

Je prévois un tiers de mon temps à mes recherches, un tiers pour mes collègues et mes élèves, et enfin un tiers pour la diffusion auprès des médias. Sans oublier un quatrième tiers pour ma famille !

 

Et à 80 ans, vous ne pensez pas à la retraite ?

Quand les gens me demandent si je suis à la retraite, je réponds que je l’ai été, que c’était bien, mais que c’est fini ! J’aime beaucoup travailler. Je travaille tout le temps…

 

(1) Le Genou de Lucy, d’Yves Coppens (Odile Jacob), 1999, 219 pages, 7,90 euros.

 

5 choses à savoir sur le professeur Coppens

Yves Coppens a dîné à côté du pape, mais ne l’a pas reconnu. « C’était en avril 2013, je dînais au buffet du Vatican. J’ai vu arriver un prêtre tout en blanc, accompagné de prêtres tout en noir. Ils étaient servis à table et mangeaient de la glace au chocolat qu’il n’y avait pas sur le buffet. Je trouvais ça un peu injuste. Le lendemain, ce sont mes amis qui m’ont appris que j’avais dîné tout près du pape François. Le prêtre en blanc ! »

Yves Coppens est l’un des rares détenteurs des clés qui ouvrent la grotte originale de Lascaux en Dordogne, l’une des plus importantes grottes ornées du paléolithique. Il a été nommé président du conseil scientifique chargé de sa conservation en 2010 par Nicolas Sarkozy. Fermée définitivement au public, les visiteurs ne peuvent voir que sa reconstruction à l’identique.

Yves Coppens est clair. Les musées l’ennuient : « Quand vous mettez trop de choses, c’est super pour les spécialistes, mais c’est embêtant pour les visiteurs. Les musées, en général, c’est embêtant. Il n’y a que si on en sort émerveillé que c’est gagné. »

Yves Coppens est un homme distrait : « Invité par des amis, je me suis trompé de date. Je me suis retrouvé au milieu d’un repas de famille pour Noël. Mes hôtes n’ont pas osé me le dire sur le coup et m’ont même réinvité à un prochain dîner… »

Yves Coppens a écrit une vingtaine de livres sur la préhistoire et la paléontologie. Le dernier est sorti le 22 octobre 2014. Il s’agit de Pré-ludes – Autour de l’homme préhistorique (1). « Ce sont des textes courts sur l’environnement de l’homme et des fossiles. C’est un livre très accessible qui se veut clair, poétique et amusant. »

(1) Pré-ludes – Autour de l’homme préhistorique d’Yves Coppens (Editions Odile Jacob), 416 pages, 22,90 euros.

journalistAnne-Sophie Fontanet