Addictions : mieux vaut prévenir que guérir

La Rédaction
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L’usage de drogues et d’alcool chez les jeunes est de plus en plus précoce. C’est pourquoi une campagne de prévention a démarré, notamment pour sensibiliser les parents.

Par Julie Wagner.

« Famille et addictions : parlons-en ». Avec le soutien de l’Education nationale, l’Association des parents d’élèves de Monaco (APEM) a récemment organisé trois conférences-débats dans les lycées, en présence d’intervenants professionnels, sur la consommation de substances addictives chez les jeunes. Une action de prévention décidée à la demande de parents inquiets de voir leurs enfants s’exposer à la drogue, l’alcool ou la cigarette de plus en plus tôt. Le capitaine Cédric Quessada, en charge de la brigade des stupéfiants, du proxénétisme et de la criminalité organisée à la Sûreté publique signale en effet que « les plus jeunes commencent à toucher à la drogue vers 13 ans ».
L’aspect illicite, la recherche de sensations fortes, des produits bon marché, narguer l’autorité ou transgresser les limites… Les facteurs qui incitent certains jeunes à consommer sont multiples. « Souvent, ils commencent pour faire comme les autres, il ne faut pas se leurrer », commente Ingrid de Bruyn, président de l’APEM. Et l’initiation passe par différents stupéfiants. « Nous rencontrons essentiellement du cannabis et parfois de la cocaïne », indique Cédric Quessada. Les jeunes concernés avouent que « la cocaïne aide à tenir le coup, à ne pas dormir, à être plus performants », témoigne Marie-Pierre Ferriol, policier formateur anti-drogue (PFAD), qui évoque aussi l’accentuation des perceptions sensorielles.

Symptômes
Mais comment déceler une addiction chez un adolescent ? Tout d’abord, les parents peuvent constater des changements physiques, comme les yeux rouges à demi-fermés, des rires incontrôlables ou une augmentation d’appétit après la consommation d’un joint. L’usage de la cocaïne se remarque, elle, surtout par des pupilles dilatées. Une évolution du comportement peut également être détectée : irritabilité, chute des résultats scolaires ou changement de fréquentations. Le capitaine Cédric Quessada livre quelques astuces aux parents. Si leur enfant se met à fumer du tabac à rouler, le passage au cannabis est facilité. Si le coin en carton du paquet de cigarettes est déchiré, le jeune s’en est servi pour le filtre de son joint…
Une fois que les parents savent que leur adolescent consomme des substances illicites, il s’agit alors « de privilégier le dialogue », insiste Ingrid de Bruyn. Mais comment aborder le sujet sans que l’enfant ne se braque ? L’idéal est de rester calme et maintenir au mieux les facteurs de stabilité que sont la famille, l’école ou les amis.

Une unité de police jeunesse et prévention
De son côté, « le département de l’Intérieur est très sensible à ce qu’il se passe au niveau de la jeunesse locale », insiste le commandant principal Isabelle Castelli, adjoint à la Division de l’administration et de la formation (DAF). Afin qu’il y ait un suivi avec l’Education nationale, une Unité de police jeunesse et prévention (UPJP) a d’ailleurs été créée. « Cela ne veut pas dire que tout va mal, prévient Isabelle Castelli. Cette démarche tient à une volonté de prévention ». Chargée de l’UPJP, Marie-Pierre Ferriol intervient auprès des élèves dès la 5ème pour parler des stupéfiants. Un travail de longue haleine. Les jeunes, qui pensent encore que l’herbe est tolérée à Monaco, lui assènent qu’il « vaut mieux fumer des joints plutôt que des cigarettes, parce que le cannabis, c’est bio… » Autant de préjugés qu’il faut combattre en expliquant aussi les risques des stupéfiants pour la santé.

Francois-Goldbroch-Roxane-Chaperon

« Le cerveau humain n’est pas complètement fini et fonctionnel avant l’âge
de 25 ans », préviennent Jean-François Goldbroch, chef de service adjoint en psychiatrie spécialisé en addictologie et la psychologue Roxane Chaperon. © Photo Monaco Hebdo.

Une santé en danger
« Le cerveau humain n’est pas complètement fini et fonctionnel avant l’âge de 25 ans », prévient Jean-François Goldbroch, chef de service adjoint en psychiatrie spécialisé en addictologie au Centre Hospitalier Princesse Grace (CHPG). Le cerveau ne va donc pas apprendre à fonctionner correctement s’il y a une présence de substances psychoactives. Les perturbations peuvent même être définitives à l’adolescence. Il est donc crucial de « retarder au maximum la rencontre avec le produit », insiste le spécialiste. La consommation de cannabis peut entraîner des intoxications aiguës comme la tachycardie, des angoisses et des réactions paranoïaques. Les conséquences d’une intoxication chronique sont principalement des troubles de la mémoire, de la concentration ou de l’apprentissage. La consommation peut également « déclencher des maladies psychiatriques comme la schizophrénie », précise Jean-François Goldbroch. « Nous savons aujourd’hui que le cannabis est beaucoup plus un facteur de risque suicidaire que la dépression chez l’adolescent », révèle-t-il.
Sans parler du coma éthylique qui peut être fatal, la « cuite » du weekend provoque déjà des effets néfastes, comme une perte de neurones. « À leur âge, on parle d’excès, mais l’addiction débute ainsi », informe Roxane Chaperon, psychologue spécialisée en addictologie au CHPG. La plupart des alcooliques au sein du service hospitalier ont commencé à boire à 12 ou 13 ans. À noter que le risque d’être responsable d’un accident est multiplié par 1,8 quand on a fumé du cannabis et par 8,5 quand on a bu de l’alcool. Or selon les experts, l’un va rarement sans l’autre. Ce qui s’avère alarmant…

Des enfants fragiles
Au CHPG, les cas se multiplient au service d’addictologie. « Il y en a beaucoup plus qui entrent dans les soins qu’il y a encore quatre ou cinq ans », déplore Jean-François Goldbroch. Au départ, les produits peuvent être pris de manière festive, mais il ne faut pas oublier que l’adolescence est une « période de fragilité ». Confronté à certains problèmes, un jeune peut recourir à la drogue pour tenter de « retrouver cet état de bien-être avec le produit qu’il a rencontré », explique le spécialiste en addictologie. Si l’usage de drogues « s’inscrit sur une fragilité psychologique, il va y avoir une chronicité de la consommation », révèle Roxane Chaperon. Il s’agit donc de traiter cette vulnérabilité : il ne faut pas uniquement s’inquiéter parce qu’il y a consommation, mais comprendre pourquoi l’individu se dirige vers telle drogue. Un bilan psychologique permet de déceler ces raisons. Les entretiens individuels ou en groupes sont les deux différentes prises en charge proposées au CHPG. Ces dialogues peuvent ensuite embrayer sur des psychothérapies. Les jeunes seront ainsi à même de « s’approprier des stratégies qu’ils pourront réutiliser quand une difficulté se présente », assure la psychologue. Sans faire appel à une substance addictive.

 

Prévention d’un côté, sanction de l’autre

Fumer un joint est aussi grave que consommer de la cocaïne : la loi ne fait pas de différence entre les produits. Les jeunes « s’exposent à des sanctions pénales ou peuvent éventuellement être soumis à une mesure éducative », précise Isabelle Castelli, adjoint à la Division de l’Administration et de la Formation (DAF). S’il s’avère que la personne a trop d’antécédents, « nous pouvons émettre un avis défavorable à l’emploi en principauté », ajoute Cédric Quessada, en charge de la brigade des stupéfiants, du proxénétisme et de la criminalité organisée à la Sûreté publique. Sanction ultime : lorsqu’un étranger est impliqué, la Sûreté publique peut lui retirer sa carte de séjour. « Il faut savoir que plus de 60 % des infractions contre les biens des personnes ont un lien avec les stupéfiants », note le capitaine.

 

Le joint électronique débarque sur le marché

Après l’e-cigarette, le business du vapotage se poursuit. La société néerlandaise E-Njoint lance trois versions électroniques du joint. Dépourvu de tabac, de nicotine et de THC (une molécule du cannabis), le premier modèle serait a priori légal. Accessoire ou effet de mode, cette innovation se base essentiellement sur sa forme en cône et son fonctionnement : à son extrémité, une feuille de chanvre scintille lorsque l’utilisateur tire dessus… En revanche, les deux autres modèles proposés sombreraient dans l’illégalité en France et à Monaco. L’un se recharge avec un liquide contenant du cannabis, l’autre permet d’accueillir de véritables herbes séchées.

« Cela peut arriver à n’importe qui »

Présidente de l’Association des parents d’élèves de Monaco (APEM), Ingrid de Bruyn donne son avis sur l’impact de la consommation des élèves sur les parents.

Propos recueillis par Julie Wagner.

Ingrid-de-Bruyn

© Photo Monaco Hebdo.

Monaco Hebdo : Pourquoi est-il urgent de parler de la consommation de substances addictives auprès des parents d’élèves ? Y a-t-il eu une augmentation d’addictions ces derniers temps au sein de la principauté ?
Ingrid de Bruyn : Cela ne concerne pas Monaco en particulier, c’est un phénomène de société qui touche vraiment le monde entier. Si l’on regarde la dernière étude parue (voir p. 30), un adolescent sur cinq peut être confronté à une addiction ou aura peut-être fumé un joint ! C’est préoccupant. Sur une classe de 25, vous en avez 5 qui sont potentiellement consommateurs d’alcool ou de drogues.

M.H. : Est-ce que d’après vous, les parents sont les derniers avertis de la consommation de leurs enfants ou est-ce qu’inconsciemment, ils ne veulent pas s’en rendre compte ?
I.D.B. : C’est difficile à dire. On a tendance, en tant que parents, à vivre le plus possible dans le déni, c’est évident. Tous les parents partagent ce sentiment. Je ne suis pas sûre qu’ils soient les derniers avertis, mais, en revanche, ils veulent l’être… On croit que cela ne nous arrive jamais, mais au contraire, cela peut arriver à n’importe qui et à n’importe quel moment.

M.H. : Comment réagissent-ils quand ils s’en aperçoivent ? Est-ce difficile pour eux d’exposer leur propre cas ?
I.D.B. : Je pense que c’est la panique. C’est toujours une situation très délicate. La première réaction, c’est le mutisme. Quand on est vraiment mis en face de cette éventualité, il ne doit pas être évident pour un parent de le reconnaître, parce que c’est quand même un constat d’échec quelque part. Une dame m’a contactée l’année dernière pour me dire que son fils consommait de la drogue. Je trouve cette démarche très courageuse.

Drogues : de l’herbe à la synthèse

Dans son rapport 2014, l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies décrypte l’évolution de la consommation des substances illicites.

Par Julie Wagner.

Nombre-de-saises-europe

Près d’un quart des Européens auraient déjà consommé de la drogue au cours de leur vie. Pour la majorité d’entre eux, il s’agirait de cannabis. Selon une nouvelle étude publiée le 27 mai par l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT), « plus de 80 % des saisies en Europe concernent le cannabis ». L’augmentation de la production locale (via des plantations à domicile) favoriserait la disponibilité de l’herbe de cannabis. Alors que l’on parle de drogue « douce », les fumeurs de Woodstock pourraient être surpris de la puissance d’un joint aujourd’hui : le dosage en THC, la principale molécule de cette drogue, a fortement augmenté par rapport aux années 70.
Concernant les drogues dites « dures », ce Rapport européen dévoile le palmarès des stimulants illicites. Davantage consommée dans le sud ainsi que l’ouest de l’Europe, la cocaïne se retrouve en première position en matière de saisie. Viennent ensuite les amphétamines. Souvent lié à la vie nocturne et combiné à l’alcool, l’usage de ces substances est néanmoins en baisse au regard des années précédentes. Troisième au classement : l’ecstasy. Sa consommation est plutôt faible, mais l’étude mentionne une résurgence de poudres et de comprimés fortement dosés. « Il reste à savoir si l’augmentation de la teneur en MDMA (1) des comprimés d’ecstasy entraînera un regain d’intérêt de la part des consommateurs pour cette drogue », interroge l’observatoire. Après le démantèlement de divers sites de production de MDMA en 2013, l’OEDT craint d’ailleurs « une certaine reprise du marché de l’ecstasy ».
Parmi les autres drogues « dures » saisies en Europe : l’héroïne. Le rapport révèle un recul tant sur la quantité saisie (5 tonnes en 2012 contre 10 en 2002) que sur le nombre global de nouveaux patients héroïnomanes (31 000 cas en 2012, 59 000 en 2007).

La menace de drogues inédites
La véritable inquiétude se fonde aujourd’hui sur l’essor de nouvelles substances psychoactives. Moins chères et plus accessibles, ces dernières imitent les effets des drogues répertoriées. En 2013, l’Union européenne a signalé 81 drogues jusqu’alors non classées par le droit international. Vingt-neuf d’entre elles étaient des cannabinoïdes de synthèse, ces substances chimiques qui tentent de reproduire les sensations qu’offre le cannabis.
Le droit rencontre des difficultés à s’ajuster à l’émergence incessante de ces drogues inédites. De plus, leurs répercussions sur la santé sont alarmantes avec notamment une hausse de décès dans plusieurs pays. « On craint que ces nouvelles substances ou des substances peu connues ayant contribué à certains décès, puissent échapper à la détection. Les effets très puissants induits par certaines substances de synthèse rendent leur détection encore plus difficile, car celles-ci ne sont présentes qu’en très faibles concentrations dans le sang », souligne le rapport. Parmi ces nouveaux produits, certains sont élaborés dans des laboratoires clandestins en Europe. D’autres sont importés d’Inde ou de Chine, avant d’être emballés « dans des packagings attrayants » et vendus comme « euphorisants légaux ». Afin d’échapper aux contrôles, les produits sont régulièrement dotés d’une étiquette précisant qu’il s’agit d’engrais ou de produits chimiques destinés à la recherche. Préoccupation supplémentaire : Internet est devenu un véritable marché de la drogue. Avec des prix défiant toute concurrence, 651 sites proposant des « euphorisants légaux » ont été recensés l’année dernière.

(1) MDMA ou méthylènedioxymétamphétamine : substance active de l’ecstasy.

« Il est nécessaire de garder sa lucidité »

Alcool et drogue ont un autre dommage collatéral : consommés en soirées, ils multiplient les risques de contamination du Sida.

Par Julie Wagner.

Herve-Aeschbach-Fight-Aids

© Photo Monaco Hebdo.

Boire un verre supplémentaire pour avoir le courage d’aborder cette fille. Fumer un joint pour appartenir à un groupe. Consommer des drogues « dures » pour éprouver de nouvelles sensations. L’expérimentation de substances addictives se fait souvent en soirées, moments propices aux rencontres. « L’ennui, c’est que les personnes perdent leur réactivité et leur réflexion pour faire les choix qu’ils feraient en état normal », explique Hervé Aeschbach, coordinateur de l’association Fight Aids Monaco. Sous l’emprise de l’alcool ou de drogues, « ils peuvent avoir des rapports sexuels non protégés avec des personnes qu’ils n’auraient peut-être pas choisies habituellement », souligne-t-il. L’oubli de préservatif entraîne une exposition aux risques de contamination du VIH ou d’infections sexuellement transmissibles (IST). Et le problème est bien là : « Il existe aujourd’hui plus de risque de contamination par voie sexuelle sous l’effet de substances psychoactives », révèle le docteur Jean-François Goldbroch, chef de service adjoint en psychiatrie spécialisé en addictologie au Centre hospitalier Princesse Grace (CHPG).
Autre problème : chez la femme, la consommation excessive d’alcool ou d’autres produits peut « interférer au niveau de l’humidification naturelle, surtout s’il s’agit de la première fois », rappelle Hervé Aeschbach. Le risque de transmission est alors accru. « Notre objectif est de faire comprendre aux jeunes qu’il est nécessaire de garder leur lucidité afin qu’ils puissent choisir à quel moment ils ont envie d’avoir un rapport sexuel », rappelle le coordinateur de l’association. Tout moyen est bon pour toucher cette cible. Le groupe de lycéens « Les Anges Gardiens » assure ainsi une distribution de préservatifs lors de soirées.

Les drogues de synthèse, un tremplin pour le VIH ?
Malgré une baisse d’infections au VIH dûes à l’usage de drogues, la consommation via la paille ou les seringues partagées reste un risque de transmission du virus. « Ce mode de contamination n’est pas exclu », déclare Jean-François Goldbroch. Dans sa dernière étude, l’Observatoire Européen des Drogues et des Toxicomanies a d’ailleurs constaté des « flambées épidémiques de VIH » chez les consommateurs de drogues en Grèce et en Roumanie (2% de nouveaux cas diagnostiqués en 2010, 37% en 2012). « Cette évolution semble être en partie liée au remplacement de l’héroïne par d’autres substances, y compris par des stimulants et des opiacés de synthèse », note le rapport 2014. « Pour nous, c’est toujours une mauvaise nouvelle qu’il y ait de nouveaux produits », soupire Hervé Aeschbach.

Test in the City : « Levez le doute » !

Une simple goutte de sang prélevée au bout d’un doigt suffit. Le samedi 28 juin, Test in the City a invité tout le monde à venir se faire dépister sur la plage du Larvotto. Le test était anonyme, gratuit et rapide. Initiée par la princesse Stéphanie, cette action de prévention contre le sida s’est déroulée en présence de Fight Aids Monaco, la Croix-Rouge et Les Anges Gardiens.

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