Grace de Monaco :
« C’est de la science-fiction ! »

Milena Radoman
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Le journaliste-historien Pierre Abramovici a assisté à la projection de Grace de Monaco. Son verdict est sans appel : « C’est une falsification historique ».

Monaco Hebdo : Votre première impression sur le film ?
Pierre Abramovici : Je ne me permettrais pas d’émettre un avis sur la qualité artistique du film. Ce n’est pas mon travail. En revanche, je peux me prononcer sur sa qualité historique. Grace de Monaco commence par cet avertissement : « C’est une fiction basée sur des faits réels ». Le réalisateur aurait dû écrire : c’est une fiction basée sur des personnages réels et pour ce qui concerne les faits, c’est de la science-fiction !

M.H. : En quoi est-ce de la science fiction ?
P.A. : C’est très simple. A l’exception de deux faits, tout est faux. En 1962, la princesse Grace doit puis finalement refuse effectivement de tourner Marnie de Hitchcock. En octobre 1962, il y a bien la crise franco-monégasque. En revanche, tout le reste, soit l’intégralité des faits historiques, est faux ou inventé ou les deux.

M.H. : L’histoire du film, c’est comment la princesse Grace aurait mis un terme à la crise franco-monégasque ?
P.A. : C’est exactement cela. A la limite, on peut considérer que ce regard de l’auteur appartient à la licence littéraire. Mais le problème, c’est que l’avertissement évoque une fiction basée sur des faits réels ! Que sont les faits soi-disant réels ? Premier épisode : le prince Rainier reproche à la princesse Grace d’être politiquement incompétente, suite à une altercation sur le bateau d’Onassis où la princesse attaque le représentant français du ministre des finances sur le colonialisme français et l’attitude de la France en Algérie. Premier problème : cet épisode n’a jamais eu lieu. Il est censé se situer début 1962, à quelques mois des accords d’Evian. La terre entière félicite le Général de Gaulle de partir d’Algérie. C’est trop tard pour qu’elle critique le colonialisme français. Ça ne tient pas la route.

M.H. : Le film lie l’histoire de Marnie à la crise franco-monégasque. Comment ?
P.A. : Le film raconte comment la princesse Grace est désemparée quand Hitchcock lui propose Marnie car elle pense que le prince Rainier ne l’acceptera pas. (Au demeurant, plus loin dans le film, le prince Rainier va vouloir qu’elle tourne ce film, ce qui est historiquement vrai). Au même moment, au conseil des ministres, Pelletier, le ministre d’Etat, reproche à Monaco son statut fiscal, exige une imposition sur le revenu pour tous et traite Monaco de protectorat. Cerise sur le gâteau, suite à l’épisode sur le bateau d’Onassis, il insulte la princesse Grace et Rainier le gifle en contrepartie. Tout cela est faux.
Au départ, la raison originelle de la crise franco-monégasque n’est pas fiscale mais vient d’un problème au sujet de la société Images et sons. Depuis que le prince Rainier a pris le pouvoir, Monaco a des velléités d’indépendance et il veut prendre ses marques par rapport à la France. Et la princesse Grace dans cette histoire n’a rigoureusement rien à voir là-dedans !

M.H. : Historiquement, Paris s’inquiète de la présence des Américains ?
P.A. : Martin Dale, le conseiller privé du prince, est accusé par les services français d’être un agent de la CIA ou au compte de la famille Kelly, et donc un représentant des intérêts américains. J’ai trouvé ces éléments dans les archives accessibles du Quai d’Orsay que j’ai consultées depuis un mois. On accuse en fait Dale d’être le poisson pilote des américains et de monter des opérations contre les français, y compris en avantageant les familles italiennes. En décembre 1961, la Principauté envisage sérieusement d’autoriser les bateaux de commerce, notamment les pétroliers grecs, à passer sous pavillon neutre monégasque. Ceci est une rupture complète des accords franco-monégasques. Et cela affole complètement les autorités françaises. La question fiscale arrive donc en dernier dans les origines de la crise…

M.H. : Au déclenchement de la crise, il y a un prétexte : c’est l’affaire TMC et Images et sons ?
P.A. : Il faut toujours un prétexte… Images et sons est la société qui possède Télé Monte-Carlo via une société bancaire. Elle fait faillite et est rachetée par Sylvain Floirat, le patron d’Europe 1 et la Sofirad, actionnaire de RMC. Dans le cas de Floirat, c’est une société française privée, alors que la Sofirad est une entreprise française publique. Le prince étant plutôt favorable au propriétaire Michelson, il rend une ordonnance souveraine qui lui est favorable le 14 janvier 1962. Immédiatement, Pelletier et Floirat rendent compte à Paris que les intérêts français sont lésés. Le prince cède et suspend son ordonnance. Et là patatras. Ce qui n’est pas prévu arrive : les Français demandent de tout renégocier.

M.H. : Le film raconte que Pelletier a été giflé par Rainier. C’est faux ?
P.A. : Le ministre d’Etat, qui est pourtant censé préserver les intérêts monégasques, se précipite à 23h, à sa demande (et non pas en conseil des ministres), chez le prince. Ils sont 4 à recevoir Pelletier avec le prince : Blanchi, Notari, Pierre Rey et Ballerio. Dans un courrier à un ami intime, le prince explique que Pelletier l’a traité d’anti-français. L’altercation a été violente mais il n’a jamais été question de claque, contrairement aux rumeurs. S’en suivent toute une série d’épisodes tous plus délirants.

M.H. : Lesquels ?
P.A. : Le prince Rainier accepte que Grace fasse Marnie mais souhaite que le palais gère la communication. Or, il y a une fuite aux Etats-Unis. Grace pense qu’elle vient du palais. Après un épisode digne d’un film d’espionnage, et le recours de la demoiselle d’honneur aux services d’un détective privé, la princesse Grace démasque les “traitres”. Il s’agit de Jean-Charles Rey et de la princesse Antoinette, photographiés avec Pelletier… Là encore, tout est bien évidemment complètement faux. D’autant qu’en 1962, Rey qui était le leader de l’opposition, se rallie à Rainier et le soutient jusqu’à sa mort…

M.H. : Comment se règle alors la crise franco-monégasque dans le film ?
P.A. : Le prince Rainier convoque un congrès européen pour sauver Monaco. Les ministres des affaires étrangères européens débarquent en principauté. Mais le sommet est annulé. Un émissaire arrive : De Gaulle est intouchable car il a été victime d’une tentative d’assassinat. Problème : inutile de vous dire qu’il n’y a jamais eu l’ombre d’un sommet européen. Quant à l’attentat contre de Gaulle, c’est trop tard ou trop tôt. La première tentative d’assassinat contre le Général date de septembre 1961 et le Petit-Clamart de mars 1963 !
Mais nous ne sommes pas à ça près. Le film présente un barrage à la frontière qui dure 6 mois, le prince craignant même que les chars débarquent place du casino. Les CRS sont carrément installés à la frontière avec des barbelés et des pointes pour faire crever les pneus des voitures… Il montre aussi la princesse Grace franchissant le barrage et allant offrir des fruits et légumes aux CRS devant les caméras du monde entier. Rappelons que le contrôle réel a duré deux jours et il n’y a jamais eu de reportage avec la princesse…

M.H. : Suspense… Le dénouement ?
P.A. : La princesse décide de franchir à nouveau le barrage, monte à Paris, sort de Cartier et improvise une conférence de presse. Elle annonce qu’elle va organiser un grand bal de la Croix-Rouge, invitant tout le monde, y compris De Gaulle. De Gaulle vient. Il se fait huer par la foule des monégasques place du casino tandis que le représentant américain McNamara est applaudi. Pendant le bal, la princesse Grace fait enfin un plaidoyer devant de Gaulle. Il n’y a aucun fait réel. C’est une catastrophe. Tout le monde est outragé dans le film. Rainier, Pelletier, De Gaulle, Rey et Antoinette… Ce n’est pas Grace qui est insultée, mais l’histoire de la Principauté. Je pèse mes mots : ce film est une falsification historique intégrale. Le problème, c’est que les spectateurs risquent de croire que c’est vrai.

M.H. : Vous pensez que le film est le signe d’une vision américaine ?
P.A. : Si le film avait vraiment une vision américaine au sens strict, il y aurait pu y avoir une fiction de Martin Dale, agent de la CIA, des écoutes téléphoniques d’agents français, etc. Je pense honnêtement que tel qu’il est, ce film ne présente aucun intérêt pour les Américains.

journalistMilena Radoman