Devoir de mémoire

Milena Radoman
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Depuis 2006, Monaco a entamé un virage décisif pour regarder en arrière. Et accepter son histoire, y compris durant la Seconde guerre mondiale.

« Un pays sans histoire ne serait pas un pays sans malheurs, mais un pays sans valeurs. » Cette phrase de l’ancien résistant et écrivain Hélie de Saint Marc résume bien la philosophie accompagnant le virage entrepris par la Principauté ces dernières années. En tout début de règne, Albert II a donné le ton en créant, en 2006, la commission d’indemnisation des victimes de spoliation. Treize ans après que Rainier III a dressé une stèle commémorative au carré israélite du cimetière de Monaco, en souvenir des victimes juives, en 1993. Un acte fondateur dans un pays où la déportation durant la seconde guerre mondiale est encore aujourd’hui tabou. Présidée par Fernand Levi, cette commission, composée notamment de Serge Klarsfeld, a indemnisé 5 familles qui avaient déposé une requête, dont celle de Jean Geismar, un Belge qui avait décidé d’assigner la Principauté pour la déportation de ses oncles et tantes.

Missions
Dans la même logique, le chef d’Etat monégasque a confié différentes missions à Pierre Abramovici, écrivain-journaliste dont le livre Un Rocher bien occupé avait fait grand bruit lors de sa sortie en 2001. L’historien est notamment chargé depuis lors d’examiner les archives liées aux relations franco-monégasques, notamment durant la Seconde guerre mondiale. « Pour le prince, il est indispensable que les Monégasques connaissent leur histoire, qu’elle soit bonne ou mauvaise », raconte Pierre Abramovici. Car durant des années, les archives de l’histoire monégasque souffraient d’une certaine déshérence (l’ordonnance de création d’archives nationales date de 2011). Notamment parce que l’essentiel (soit 80 à 90%) se trouve en France, à l’insu des autorités actuelles. Exemple : « La crise de 1928, qui a failli provoquer la chute de la monarchie et entraîné les accords de 1930, donc la mainmise par la France de la principauté, est parfaitement référencée en France. Mais personne n’en connaît l’existence à Monaco car la mémoire s’est perdue et les documents ne sont pas classés. »

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Réunion fasciste à Monaco. © Photo Detaille

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© Photo Detaille

A ce jour, il n’existe qu’un seul ouvrage historique, écrit par Thomas Fouilleron, le chef des archives du palais. « Le reste est un ensemble de bêtises, de compilations de compilations. La preuve ? Le Quai d’Orsay m’a signifié par courrier en septembre que seulement 2 personnes ont consulté leurs archives ! Tous ces gens qui dorment sous le lit des princes, qui sont des experts autoproclamés de tout, je ne conteste en rien leur compétence. Sauf qu’ils n’ont jamais vu les archives. Sur quoi se basent-ils ? La documentation monégasque n’existe pas et jusqu’au prince Rainier, lui inclus, il était interdit d’y accéder. Le prince Albert veut donner un grand coup de balai pour remettre tout ça  à plat », commente l’auteur.

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© Photo DR

Une expo en 2015 ?
Pierre Abramovici possède d’ailleurs un pass pour accéder aux archives du palais princier, de l’Ambassade de Monaco à Paris (où il y a 1500 cartons à classer) mais pas seulement. « Grâce à des informateurs, on trouve des archives n’importe où. Par exemple, avec mes collègues du SCADA et l’entreprise en charge du fonctionnement des archives, on s’est retrouvés dans la montagne, à Fontbonne. On a trouvé 2 km linéaires d’archives de Radio Monte-Carlo totalement inconnues, de la création pendant la seconde guerre mondiale à la vente en 2005. C’est invraisemblable. On a même retrouvé de la comptabilité chez le comptable dans son garage dans la montagne… »
Aujourd’hui, au palais princier, on envisage d’organiser en 2015 une grande exposition avec tous les éléments qu’Abramovici a trouvés et collectés. Photos, affiches, documents, tickets d’alimentation, casques, armes, etc… « Pour l’anecdote, on a été chercher chez une dame de 90 ans des photographies de la grande guerre, et on est tombés sur un arsenal de son mari avec des fusils de la résistance», se marre le journaliste. Ce projet permettrait de raconter au fil d’une expo comment a vécu Monaco durant la seconde guerre mondiale. Une première expo officielle après celle organisée par l’association Le devoir de mémoire en juin 2013, intitulée très justement Notre combat.

« Emile Roblot décidait de tout »

Dans son livre intitulé Szkolnikoff, le plus grand trafiquant de l’Occupation (1), Pierre Abramovici revient sur les traces d’un profiteur de guerre, passé par Monaco. Il révèle surtout que le ministre d’Etat français et pétainiste Emile Roblot était l’homme des Allemands et de la collaboration.

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Pierre Abramovici © Photo DR

Szkolnikoff est un personnage de roman. Arrêté avant guerre pour diverses escroqueries, ce juif d’origine russe, détenteur d’un passeport allemand, fut, à partir de 1941, un agent financier des Allemands. Pour le compte de l’Allemagne nazie, il bâtit en France un vaste empire immobilier et hôtelier, acquérant notamment des « palaces » de la Côte d’Azur et à Monaco. Des biens mis sous séquestre à la Libération, représentant 2 milliards de francs de l’époque qui entraînèrent 2 autres milliards d’amende. Aujourd’hui, « l’affaire Szkolnikoff » n’est toujours pas terminée. L’Etat français poursuit encore les descendants d’Emmanuel Martinez, ancien propriétaire du mythique Hôtel Martinez à Cannes, pourtant blanchi à la Libération…

OCCUPATION
Monaco Hebdo : Pour raconter l’histoire de Michel Szkolnikoff, vous avez épluché plus de 6 000 cartons d’archives provenant de cinq pays différents. Et vous revenez sur les heures sombres de l’histoire de la Seconde guerre mondiale. Quel est le projet des Allemands pour Monaco en 1939 ?
Pierre Abramovici : J’ai découvert que Goering débarque à Monaco en 1939 à 4 jours de l’attaque de la Tchécoslovaquie, dont il est le maître d’œuvre. C’est tout simplement incroyable : Goering est sur le point d’envahir la Tchécoslovaquie et selon la version officielle, il vient assister à une bataille de fleurs à Monaco pour une après-midi ! Ça n’a aucun sens. On peut légitimement s’interroger : qui vient ? Le ministre des finances ? Le numéro 2 du régime ? Un escroc pour son propre profit ? Je sais juste qu’à peine l’armistice déclarée, les Allemands débarquent. Tout est alors mis en place pour que Monaco devienne un Etat hyper protégé par les Allemands.

M.H. : Comment ?
P.A. : Monaco est traité différemment de tous les autres pays occupés. Exemple : la question juive, capitale pour les Allemands, est gérée par le ministère des affaires étrangères et non par les SS et la gestapo ! Le vrai patron allemand de la ville, c’est le ministre des affaires étrangères, via son consul sur place.
Quant à Goering, son dessein est de mettre Monaco à l’écart de la guerre pour pouvoir y faire ses affaires. La preuve, il va essayer de créer une banque, la Banque Charles. Pour mettre son plan à exécution, il a un besoin d’un complice. Et c’est la grande nouveauté de mon livre : comme les archives m’étaient fermées il y a 15 ans, à l’exception des archives de l’évêché, j’ignorais que ce que je croyais attribué au prince Louis il y a 15 ans (2) était une erreur. C’est en réalité Roblot qui est le chantre de la collaboration.

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COLLABORATION
M.H. : Vous avez en effet retrouvé dans les archives monégasques la correspondance d’Emile Roblot, le ministre d’Etat du prince, à Ribbentrop où il revendique cette « confiante collaboration » dans le cadre du Nouvel ordre européen dessiné par les Allemands ?
P.A. : C’est bien simple. Roblot décide de tout. Notamment des holdings hôtelières et immobilières que crée Szkolnikoff à Monaco. Il signe des textes qui ne sont mêmes pas forcément lus ou approuvés par le prince ! A l’époque, au gouvernement, ils sont 3, Roblot et 2 ministres. Les 3 sont des fonctionnaires français, pétainistes forcenés. Le texte de la collaboration avec Ribbentrop montre de manière évidente que tout est organisé et entre les mains de Roblot.

MH. : Comment expliquez-vous une telle mainmise de Roblot ?
P.A. : Le prince Louis, qui a 74 ans, a vécu hors de Monaco jusqu’à la guerre. Il est déconnecté des affaires monégasques. Il a géré la principauté à distance, sans en avoir le pouvoir puisque c’est la France qui était décisionnaire compte tenu des accords de 1930. Louis II s’appuie sur Roblot en 1937 quand il arrive car son ministre d’Etat est un homme à poigne capable de casser la grève générale de 1937. Il a toute la confiance du prince et de l’Etat français. Louis II était pétainiste non pour des raisons politiques mais par fidélité au Maréchal : le prince était le subordonné de Pétain au tout début de la guerre de 1914, dans la 5ème armée.

M.H. : Que fait le conseil national à cette époque ?
P.A. : C’est compliqué. Le ministre fait tout ce qu’il veut. Le principal opposant du ministre, celui qui va faire trainer les pieds à toute la principauté officielle notamment sur les lois anti-juifs, c’est Auréglia.
Dans le cas des juifs, les ordonnances passent malgré lui. Roblot décide de tout. Rappelons que le prince étant en conflit avec son petit-fils, il donne carrément à Roblot la régence de la principauté jusqu’aux 33 ans de Rainier. Un coup d’Etat familial qui devait faire de Roblot le maître de la principauté jusqu’en 1953 ! Il est prince par intérim. Roblot est non seulement un collaborateur forcené mais il revendique un certain nombre d’actes de la collaboration active comme la dénonciation à la Gestapo de René Borghini, qui est le seul Monégasque, membre de l’administration, à avoir été fusillé. En conseil de gouvernement, il affirme avoir demandé à l’évêque de ne pas faire donner de messe en l’honneur de Borghini.

M.H. : Pour s’en tirer, à la fin de la guerre, Roblot rend Monaco exsangue ?
P.A. : A l’arrivée des communistes, qui s’emparent de la Principauté, pendant deux mois, il y a des exécutions, des arrestations arbitraires, des bastonnades, des vols, etc. On recense à Monaco jusqu’à 600 types en armes dans les rues, pour la majorité communistes, dont à peine 80 officiels, membres de l’armée française. Ils sont partagés entre deux tendances : ceux qui veulent renverser le régime en république populaire et ceux qui veulent l’intégrer au département des Alpes-Maritimes. Il y aura deux tentatives d’arrêter le prince. Les missions sont arrêtées in extremis avant qu’ils n’arrivent à pénétrer dans le palais… Cette situation prérévolutionnaire déplaît très fortement à la France et aux communistes de Paris. Et Roblot en profite. Il s’en tire en proposant à la France plusieurs milliards sur un plateau et en échangeant le futur séquestre Szkolnikoff contre la protection française. Les deux Etats auraient partagé le produit de séquestre, déduction faite pour Monaco de la fraude fiscale (estimée par Paris) de près de 400 millions de francs. Soit un manque à gagner pour le Trésor monégasque de plusieurs centaines de millions de francs…

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Emile Roblot dans les années 40. © Photo Collection particulière.

M.H. : Le prince Rainier a pourtant tenté de se débarrasser de Roblot à la fin de la guerre ?
P.A. : Le prince Rainier est un jeune homme de 21 ans. Il déteste Roblot. Nationaliste, partisan d’un Monaco plus étendu par rapport à la France, il se plaint de Roblot comme Français et de la pente sur laquelle le ministre est en train d’entraîner la principauté. En 1944, à l’avant-veille de la Libération, il quitte le palais avec Antoinette et un groupe de Jeunes Monégasques, dirigé par César Solamito. Lors de cette nuit dantesque, où la marine française bombarde au-dessus de Mont-Agel, et où un régiment SS stationne aux Boulingrins pour la nuit, Rainier demande aux Américains de l’aider à prendre le pouvoir et virer Roblot. Ce qui n’arrivera finalement pas. C’est alors que Rainier s’engage et devient un instrument de la résistance gaulliste, grâce à Solamito, n° 2 du groupe Combat sur place. C’est pourquoi les Français reprennent le pouvoir et négocient avec Roblot, qui ne sera ni arrêté ni fusillé à la Libération. Roblot vivra d’ailleurs une retraite paisible à Monaco.

HOLDINGS
M.H. : Vous décrivez également dans votre livre le développement économique de Monaco durant les années 40. Comment le système des holdings fonctionne-il et à quoi sert-il ?
P.A. : Monaco n’est pas un paradis fiscal en 1939 — la notion de paradis fiscal n’existe d’ailleurs pas jusqu’en 1966 ! -. La Principauté offre des facilités sur les holdings. En clair, on peut créer une entreprise fictive à Monaco avec des prête-noms et pour l’essentiel, ce système permet de dissimuler certaines activités au fisc. Un avantage pour les Allemands qui créent des holdings, installent leurs bureaux, et peuvent camoufler leurs projets à leurs ennemis. A cette époque, il existe 4 endroits, qui ont créé simultanément en 1934 cette notion de constitution de prête-nom privé : le Liechtenstein, le Luxembourg (où règne le cartel de l’acier), Monaco et le canton de Glaris en Suisse.
Dans ses rapports au ministère des finances, le directeur des finances de l’époque décrit comment les vins et spiritueux en France, essentiellement le Bordeaux, Beaujolais, Jura, créent des sociétés écrans via des prête-noms à Monaco, pour pouvoir envoyer leur vins en Allemagne. Comment ils ont fraudé le fisc français sous Vichy à hauteur de 340 millions de francs. Le système des holdings sera d’ailleurs l’un des éléments de contentieux entre la France et Monaco lors de la crise franco-monégasque.

M.H. : Après avoir fait fortune en France dans le textile, Szkolnikoff devient grâce à ce système l’un des plus riches propriétaires de Monaco pendant la guerre (Hôtel Saint James, Villa Trotty, etc) ?
P.A. : Selon mes calculs, Szkolnikoff représentait deux tiers de la propriété foncière à Monaco. Ce qui l’a intéressé le plus, c’est l’hôtellerie. Il a ainsi acheté à la Condamine, de nombreux hôtels de luxe ou de moyenne catégorie supérieure, mais aussi près du Sporting d’été. Son objectif final était la SBM. La guerre aurait duré 6 mois de plus, la SBM aurait sans doute appartenu à Szkolnikoff car Goering y avait placé un complice, Du Pasquier, qui organisait, de l’intérieur, un travail de mise en coupe réglée de la SBM.

M.H. : Vous avez dépeint dans votre livre comment certains Monégasques ont participé à sa fortune ?
P.A. : Ils apparaissent dans le scellé numéro 1 du séquestre Szkolnikoff, aux archives nationales. A cette époque, tout le monde pense que les Allemands vont gagner la guerre, qu’on est dans un Etat neutre et que les affaires vont continuer d’une manière ou d’une autre. Il n’y a pas beaucoup d’entreprises d’importance dans le bâtiment et les Pastor sont logiquement apparus comme les bâtisseurs du futur Larvotto. Pastor a une particularité : il a une relation directe avec le prince Louis en raison de la construction du stade avant-guerre et de l’achat progressif de terrains du bord de mer au Larvotto. Louis II lui aurait conseillé d’attendre la fin de la guerre pour construire au Larvotto qui, à l’époque, n’était qu’un marécage. Le problème, c’est qu’en 1940, les Pastor n’ont pas beaucoup de fonds disponibles. Selon leur version, que j’intègre à mon livre, ils ont répondu à un appel d’offres d’une entreprise germano-franco-italo-monégasque qui s’appelle RMC pour construire des installations sur les sols français (à Fontbonne) et monégasque. Mais ils n’ont pas suffisamment de capitaux pour monter l’autre grand projet, la construction d’immeubles en copropriété.

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© Photo Collection particulière

M.H. : C’est à ce moment qu’arrive Szkolnikoff ?
P.A. : Szkolnikoff investit en effet son argent en association avec Gildo et son fils dans une société. Jean-Baptiste Pastor achète un immeuble (l’ancêtre du Victoria) pour 3 millions de francs, le revend à la société créée pour 10 millions. A partir de là, Szkolnikoff négocie pied à pied avec Pastor, et il paye en tout 24 millions de francs. A la Libération, quand le séquestre est pris en main par la caisse de dépôts et consignations, Pastor demande à la caisse des dépôts, en tant qu’associé, de lui payer son dû… Les Pastor, blanchis à la Libération par négociation financière avec l’Etat français, sont alors les premiers à être sortis du séquestre. Et c’est aussi pour cette raison qu’ils ont été cités le 24 février par les héritiers de la famille Martinez.

AFFAIRE MARTINEZ
M.H. : Pouvez-vous nous résumer l’affaire Martinez ? C’est une déclinaison de l’affaire Szkolnikoff ?
P.A. : Szkolnikoff constitue son empire sur la base d’hôtels endettés auprès d’une société qui s’appelle la Société foncière du Nord. En effet, les hôtels de luxe sont globalement en grande difficulté financière dans l’entre-deux guerres et ça ne va pas s’améliorer pendant la guerre puisqu’ils sont réquisitionnés… Or, à la différence des autres, Emmanuel Martinez ne veut pas vendre son établissement. En revanche, il a besoin d’argent, et emprunte 19 millions de francs à Szkolnikoff sous forme d’une sorte d’emprunt sur les actions de sa société. Martinez va le rembourser 6 mois plus tard.

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© Photo Collection particulière

M.H. : Début 1944, Emmanuel Martinez et Szkolnikoff n’ont plus aucune relation financière et pourtant, Martinez va être pourchassé en France. Pour quelles raisons ?
P.A. : Le Martinez est emblématique car c’est un hôtel de luxe dans lequel se pavanaient des Allemands et des Italiens. De plus, on fait la chasse aux Italiens et notamment de la 5ème colonne fasciste. Or, l’adjoint d’Emmanuel Martinez, complice avéré et financé par Szkolnikoff, dénonce son patron.
Sur le plan judiciaire, il va alors y avoir plusieurs invraisemblances. Martinez est italien, il n’aurait pas pu être dénoncé au titre des profits illicites qui ne concernent que les Français. Il va être blanchi en 1946 sur le plan pénal mais on lui réclame une dette auprès du fisc. En 2014, d’après l’enquête de la PJ, à laquelle j’ai eu accès, le fisc n’est pas capable de savoir ce qu’il réclame à la famille Martinez. La dette est additionnée mécaniquement de 400 000 euros par an.

M.H. : Et aujourd’hui, sa fille est toujours poursuivie par le fisc français ?
P.A. : Alors que Martinez a été reconnu innocent, et que tout le monde est sorti du séquestre sauf lui, le fisc français réclame à sa fille, 90 ans, minimum vieillesse, 23 millions d’euros ! L’Etat ne l’amnistie pas car il n’en est pas capable. Et il y a un autre problème : l’hôtel Martinez n’appartient plus à l’Etat français. Désormais, il appartient pour la partie gestion au Qatar et pour les murs au groupe américain Starwood (précédent propriétaire de la gestion). Les Qataris acceptent de payer 50 % et renvoient la balle pour les autres 50 % aux précédents propriétaires. Or le groupe Starwood, qui a racheté 220 millions d’euros aux Taittinger et l’ont revendu 400 millions au Qatar, estiment que c’est au groupe Taittinger de payer… Les Taittinger ayant eux-mêmes acheté l’Hôtel Martinez 62 millions de francs, et l’ayant revendu 220 millions d’euros…

1) Szkolnikoff, le plus grand trafiquant de l’Occupation. Pierre Abramovici. Nouveau monde éditions 2014. 352 pages.
(2) Un Rocher bien occupé. Monaco pendant la guerre (1939-1945), 2001. L’épreuve des faits, Seuil 2001. 372 pages.

 

La question juive

« Durant la guerre, les Monégasques n’ont aucune idée de ce qui se passe. Ils n’ont même pas vu la grande rafle de juifs au Balmoral. Par exemple, les Gompers sont les seuls Monégasques arrêtés comme juifs et spoliés. Leur bijouterie à côté du Café de Paris a été vidée par les Allemands mais la plupart des gens ont juste vu qu’ils n’étaient plus là… Quant à la grande famille de fourreurs, les Salganik, en face de l’actuel bureau de tourisme, ils étaient pourchassés par les Allemands non comme juifs mais pour avoir caché leur stock de fourrures dans l’arrière-pays ! Ils n’ont pas été arrêtés et déportés grâce à ma grand-mère, qui était juive elle-même mais turque. Informée par le chef de la police Peudepièce qu’il allait y avoir une rafle, elle faisait monter ses voisins les Salganik et elle mettait un drapeau turc (état neutre) sur la porte. Les gens se sont alors dit que les juifs étaient protégés… » A Monaco, rappelons que 293 juifs sur 1 000 ont été déportés, selon les archives allemandes.

journalistMilena Radoman