« Nicolas Sarkozy, un citoyen comme un autre »

La Rédaction
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En marge des Rencontres internationales Monaco et la Méditerranée, Jean-Marie Colombani, ancien directeur du Monde et co-fondateur du site internet slate.fr, a commenté les sujets chauds de l’actualité.

Propos recueillis par Romain Massa.

Monaco Hebdo : Peut-on comparer le déroulement des mouvements contestataires ukrainiens avec les révolutions arabes ?
Jean-Marie Colombani : La révolution orange de 2004 pouvait être comparée avec les révolutions arabes. Celle de 2013-2014 est différente : ce mouvement populaire a succédé à des alternances politiques peu satisfaisantes pour une majorité de la population. L’ancien président Ianoukovitch s’est aussi moqué du monde en faisant croire qu’il négociait avec l’Europe alors que son but était de rattacher son pays à la Russie.

M.H. : Les dirigeants russes parlent pourtant d’un coup d’état…
J-M.C. : Je ne pense pas du tout qu’il s’agisse d’un coup d’état. Si on reprend la chronologie, un accord a été signé entre l’Ukraine et les dirigeants du triangle de Weimar (France-Allemagne-Pologne) avant la fuite de Ianoukovitch. Cet accord prévoyait de réduire très largement les pouvoirs de l’ancien président avec un retour à la Constitution de 2004 et l’instauration d’un régime parlementaire. Le Parlement, alors opposé en grande partie aux manifestants, avait pourtant voté à une large majorité cet accord. Il a lui-même poussé à la destitution de Ianoukovitch. On ne peut parler de coup d’état dans ce cas-là.

M.H. : L’opposition à Ianoukovitch est très hétérogène. On y a même vu quelques néo-fascistes…
J-M.C. : La situation politique en Ukraine est extrêmement hétérogène. On la simplifie en disant que l’Ouest du pays est occidental et l’Est acquis à la cause de la Russie. L’essentiel des territoires de l’Ouest est composé de territoires descendant de l’Empire austro-hongrois, la population se sent donc européenne. En revanche, une minorité souhaite à l’Est le rattachement à la Russie. Comme le montrent les sondages réalisés dans les grandes villes de cette zone. L’Ukraine a une aspiration globale aux valeurs de l’Europe, symbolisées par la démocratie à l’heure où le régime “poutinien” est au minimum autoritaire, au maximum dictatorial.

M.H. : Du côté des pays arabes, l’Algérie
a appris très récemment la candidature à la présidentielle de Bouteflika et les réactions ont été très virulentes. Existe t-il un risque d’embrasement ?
J-M.C. : L’Algérie s’est déjà embrasée. Elle a connu une période noire avec une guerre civile (1991-1992), longue et très coûteuse en vie humaine. Bouteflika est arrivé dans ce contexte et a très vite mis en avant une politique d’apaisement. Alors, certains jeunes et une partie de la population souhaitent davantage de liberté mais surtout personne ne souhaite revivre la guerre civile dans laquelle a plongé ce pays.

M.H. : Quels sont les grands enseignements que l’on peut tirer des révolutions arabes aujourd’hui ?
J-M.C. : On ne pourra les juger que sur le long terme. Elles démontrent, une aspiration très puissante à la liberté. Comme toutes les manifestations de ce genre, elles vont connaître des hauts et des bas avant que les choses ne se stabilisent. Le laboratoire tunisien est intéressant : la révolution est partie de là et la nouvelle constitution, aussi imparfaite soit-elle, préserve la laïcité et fait toute leur part à ce qui voulaient une représentation religieuse. Elle est assez bien équilibrée. On verra comment elle sera appliquée par le prochain président et le gouvernement mais dans les textes, elle s’éloigne des tentatives d’islamisation rejetées par une bonne partie de la population.
La Turquie et l’Egypte vivent en ce moment des situations complexes. On peut avoir confiance en l’évolution de ces sociétés vers des régimes démocratiques où l’islam politique ne soit pas l’alpha et l’oméga de la société mais l’une des composantes d’un débat.

M.H. : Vous critiquez souvent le défaitisme et le pessimisme des français, quelles sont les raisons d’être optimistes ?
J-M.C. : Nous n’avons pas à être optimistes. Il suffit de regarder objectivement la situation telle qu’elle est. La France n’est pas un pays à genoux. Si on prend l’exemple du Portugal, les classes moyennes sont appauvries, par des baisses de salaires, de retraites et des ponctions fiscales importantes. En France, nous avons connu une seule année de récession en 2008. Fin 2013, elle a retrouvé le niveau de production de 2008. Sur ce plan, on peut dire que la crise a été digérée. Fin 2013 encore, le chômage a baissé très légèrement soit, mais ce sont de bons indicateurs. D’autant que la croissance pour cette année est prévue à 1 %.

M.H. : Comment expliquer le ras-le-bol des Français ?
J-M.C. : Des problèmes subsistent dans le service public, les banlieues et la compétitivité mais on ne peut pas dire que le pays est à l’abandon. La grande colère, elle, est fiscale. La ponction a été lourde sur les classes moyennes et c’est ça qui nourrit la colère, le ras-le-bol, la réalité objective du pays n’est pas catastrophique. Nous ne sommes pas à la ramasse, il ne faut pas s’abandonner à une idéologie décliniste. Quand François Hollande est parti aux Etats-Unis, il a amené avec lui de jeunes entrepreneurs très prometteurs. Les patrons de Google ou Facebook lui ont avoué qu’ils prenaient des Français parce qu’ils sont très bien formés. De retour en France, on prétend que l’éducation nationale est à l’abandon. C’est très symbolique.

M.H. : Les médias participent-ils à ce climat anxiogène ?
J-M.C. : Les médias ont un sur-pouvoir aujourd’hui dont ils usent et parfois abusent. Ils éprouvent le besoin de créer un choc et d’ajouter de l’émotion autour de celui-ci. Ils ne hiérarchisent plus, ne contextualisent plus. Les médias n’expliquent plus rien et participent à un système politico-médiatique où toute argumentation est devenue impossible.

M.H. : Un sur-pouvoir que l’on a retrouvé dans la révélation de la liaison entre François Hollande et Julie Gayet ?
J-M.C. : La presse people est dans son rôle. Elle participe à ce mouvement qui mélange vie privée et vie publique. Aux Etats-Unis, la révélation d’un adultère a déjà brisé la carrière d’un homme politique. Tous les présidents français ont eu des femmes et pratiquaient allègrement l’adultère. François Hollande, lui, récuse le mariage et toutes les valeurs qu’il implique. Pourtant, on lui fait le reproche de changer de compagne. Dans cette histoire, le problème, c’est la sécurité. Imaginez : on a dû le pister pendant des semaines, sous l’œil d’un télé-objectif. Remplacez-le par un fusil à lunette et vous n’avez plus de président. C’est une prise de risque déraisonnable de sa part.

M.H. : L’actualité met en avant la mise sur écoute de Nicolas Sarkozy et de son avocat. Que vous inspire cette affaire ?
J-M.C. : Nicolas Sarkozy est redevenu un citoyen comme un autre. Ceci doit d’ailleurs l’irriter au plus haut point mais il peut être mis sur écoute sur la demande d’un juge. En revanche, l’ouverture d’une enquête consécutive à l’interception d’une conversation téléphonique entre lui et ses avocats est une atteinte au secret professionnel. La saisine de téléphones des avocats est une démarche scandaleuse, et ils ont raison de se rebeller. C’est la marque d’une justice qui s’affranchit elle-même de l’état de droit.

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