La sentinelle des océans partira de Monaco en 2016

Adrien Paredes
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Le SeaOrbiter, station océanique internationale au design futuriste, larguera les amarres depuis Monaco au printemps 2016 pour partir explorer les fonds marins pendant dix ans. Le projet a été présenté en principauté par son concepteur, l’architecte Jacques Rougerie.

« La mer est le vaste réservoir de la nature. C’est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé, et qui sait s’il ne finira pas par elle ! » Ainsi Nemo, le capitaine du sous-marin Nautilus, décrivait-il sa passion des océans dans Vingt mille lieues sous les mers, chef-d’oeuvre de Jules Verne. Ce rêve littéraire qu’est le Nautilus, Jacques Rougerie, architecte fasciné par la mer et spécialisé dans la conception d’habitats sous-marins, est en passe de le transformer en réalité avec le SeaOrbiter. « SeaOrbiter est l’héritier de toute cette grande aventure humaine poursuivie par Jules Verne, Jean-Yves Cousteau et Jacques Piccard », résume Jacques Rougerie. Le 20 février dernier, il a exposé son projet, lancé en 2004 et soutenu notamment par la fondation prince Albert II et le musée océanographique. Aux côtés de Jean-Philippe Claret, président de la chambre monégasque des nouvelles technologies, celui à qui l’on doit Océanopolis à Brest et le Pavillon de la Mer à Kobé (Japon) a tenté de convaincre des industriels de la principauté d’embarquer dans l’aventure SeaOrbiter. « C’est très important que le monde industriel monégasque porte les valeurs de l’océan », a-t-il déclaré. A l’image du voilier 4myplanet d’Alexia Barrier, du catamaran Planet Solar de Raphaël Domjan ou encore de l’expédition Tara Océans, Jacques Rougerie compte faire partir son vaisseau futuriste dédié à l’exploration des abysses depuis Monaco « au plus tard, en avril ou mai 2016. » Un clin d’œil au musée océanographique et au prince Albert Ier, pionnier de l’exploration des mers, qui l’ont fait rêver durant sa jeunesse.

SeaOrbiter-2012-Coupe-SeaOrbiter-Jacques-Rougerie

Des enjeux de l’océan
La sentinelle du futur, haute de 58 mètres (27 à la surface, 31 en immersion avec une quille pouvant être relevée) pour un poids de 550 tonnes, épouse la forme d’un grand hippocampe en aluminium recyclable. Elle dérivera au gré des courants et disposera de deux propulseurs électriques alimentés par une éolienne et 350 m2 de panneaux solaires, qui fourniront également l’électricité des installations. Cette « sorte de ruche » ultra-stable, divisée en 12 niveaux, sera équipée des dernières technologies. Elle pourra accueillir 18 à 22 personnes pour des missions scientifiques de longue durée, supérieures à six mois. SeaOrbiter comportera à son bord un laboratoire pluridisciplinaire, un centre de communication multimédia de pointe et une base sous-marine d’exploration. Le but de l’aventure : « faire prendre conscience des grands enjeux de l’océan et développer de grandes innovations à partir de ces enjeux. » Climat, nutrition, énergies renouvelables, santé, de nombreux domaines sont concernés par les découvertes potentielles auxquelles pourraient conduire les explorations du SeaOrbiter. Selon l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (IFREMER), 95 % de la plaine abyssale océanique sont encore inexplorés et 85 % de la biodiversité marine sont encore inconnus. En outre, Jacques Rougerie met en avant l’aspect éducatif du programme. « Il est capital que les jeunes du monde entier participent à ce projet, qu’ils se sentent concernés », indique-t-il. Référence ultime à Jules Verne, Jacques Rougerie entend doter SeaOrbiter d’« un orgue de Nemo » pour jouer de la musique sous la mer.

SeaOrbiter_2011_Sous-Marin-Jacques-Rougerie

Une station à 35 millions d’euros
Cette gigantesque station océanique internationale, dont la durée de vie est estimée à dix ans, reste pour l’heure à l’état de projet très avancé. L’ensemble des études de faisabilité a coûté 4,5 millions d’euros. Le prix de sa réalisation s’élève, lui, à 35 millions d’euros. Pour le réaliser, Jacques Rougerie peut compter sur un consortium industriel composé d’entreprises telles que l’horloger Rolex, la chaîne National Geographic, Technip, un des leaders du management de projets, de l’ingénierie et de la construction pour l’industrie de l’énergie, ou encore le groupe ABB, spécialisé dans les technologies de l’énergie et de l’automation. « Pour l’instant, nous avons 70 % du budget. En principe, il sera bouclé à la fin de l’année », précise l’architecte qui fait également appel au financement participatif via la plate-forme Kiss Kiss Bank Bank. 325 000 euros ont été récoltés via ce mode de subvention. Jacques Rougerie a dû s’accrocher face au scepticisme que son projet a rencontré en France lorsqu’il l’a lancé en 2004. « L’ancrage scientifique a été délicat en France et ne l’a pas été aux Etats-Unis. En France, on a le chic pour être sceptique, se tirer une balle dans le pied. Les Américains ont beaucoup aidé à tenir la distance en participant à la mise en place du projet. Ça a donné de la crédibilité à SeaOrbiter. J’ai entre autres reçu le soutien de Daniel Goldin, ancien administrateur de la NASA », souligne l’initiateur de SeaOrbiter. A terme, 5 SeaOrbiter pourraient sillonner les océans du globe. « Il faut qu’on rentre en réseau. Certains partenaires comme l’université de Hawaii veulent construire un deuxième SeaOrbiter pour la zone Pacifique Nord. Nous sommes en discussions avec des entreprises japonaises, chinoises et coréennes pour qu’un SeaOrbiter explore la zone du Japon », détaille Jacques Rougerie.

Deux missions programmées
Une fois les fonds récoltés, la construction du SeaOrbiter sera lancée dans les chantiers navals de Saint-Nazaire, « même si les Italiens veulent le construire aussi. » Elle devrait durer environ 18 mois. Le bateau sera ensuite amené dans le port Hercule en principauté. Deux missions sont d’ores et déjà programmées. Le laboratoire flottant partira pendant un an en Méditerranée pour une mission évaluée à 2,5 millions d’euros. Ensuite, la sentinelle dérivera durant huit ans (avec escales) dans le Gulf Stream, courant océanique de l’Atlantique nord. Le coût de cette seconde mission a été estimé à 3 millions d’euros. Patrick Marchesseau, qui fut le capitaine du Planet Solar, devrait tenir la barre de SeaOrbiter. Jacques Rougerie affirme que des capitaines femmes feront aussi naviguer le bateau. Un grand nombre de postulants lui ont déjà fait parvenir leurs candidatures pour faire partie de l’équipage. L’expérience mais aussi le savoir-vivre ensemble et le mental compteront beaucoup dans le processus de sélection, le SeaOrbiter demeurant un espace confiné. Aucun risque toutefois de se sentir isolé sous l’eau. La mer, faisait dire Jules Verne au capitaine Nemo : « c’est l’immense désert où l’homme n’est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. »

Des projets futuristes aussi sur terre

Alors que Monaco s’apprête à redessiner son littoral avec une deuxième extension en mer du côté du Larvotto et que le futur Yacht Club de Monaco émerge sur le port, l’exposition Monacopolis, qui s’est achevée le 23 février à la villa Sauber, a permis aux visiteurs de découvrir des visions d’avant-garde de la Principauté restées à l’état d’esquisses ou de maquettes.
Par Adrien Paredes, avec le concours du Nouveau musée national de Monaco.

Public Park and Residencies, Emilio Ambasz, 1998
Public Park and Residencies. Tel était le nom du projet spontané imaginé par l’architecte argentin et résident monégasque, Emilio Ambasz, pour la reconfiguration du port Hercule en 1998. Promoteur d’une architecture qui rend à la nature l’espace construit (green over grey), il avait réfléchi à un domaine de dix hectares dont une large partie était recouverte par un parc. Un parking, un cinéma, un hôtel et quelques habitations devaient également être construits. Selon Ambasz, son projet ne modifiait en rien le tracé du Grand Prix de Formule 1.

La Ville satellite, Manfredi Nicoletti, 1966
Monaco doit le quartier de Fontvieille, gagné sur la mer en 1964, à l’Italien Manfredi Nicoletti. L’architecte souhaitait construire une ville satellite faite de collines artificielles, « ouvertes en amphithéâtre sur la mer, rappelant l’esthétique de Marina-Baie des Anges », indique le NMNM dans la description de l’œuvre. Alors que la refonte de la galerie commerciale de Fontvieille se trouve dans les cartons depuis plusieurs années, Manfredi Nicoletti s’en était fait sa propre idée en 1966. A savoir une galerie en forme de tremplin au-dessus de la mer.

La Venise monégasque, Yona Friedman, 1960
Autre projet spontané, celui de la Venise monégasque de Yona Friedman, conçu en 1960. L’architecte français d’origine hongroise proposait la réalisation d’une ville-pont suspendue et transparente. Un concept qu’il avait déjà transposé à Londres et à Paris. Friedman avait développé l’idée d’un bâtiment de six étages et quatre cents mètres de long, construit à quinze mètres au-dessus des anciennes jetées. L’ensemble devait accueillir des logements ainsi qu’une promenade de commerces et de restaurants. Le projet a été remis au goût du jour en 2006 mais aucune suite n’y a été donné.

journalistAdrien Paredes