« La chance au jeu n’existe pas »

Adrien Paredes
-

Si vous pensiez avoir une bonne étoile en jouant au casino, vous avez tout faux. Le psychologue clinicien Emmanuel Deun vous explique pourquoi dans son livre C’est mon jour de chance ! – Addiction au jeu et fausses croyances.

Monaco Hebdo : Selon vous, la chance existe-t-elle ?
Emmanuel Deun : Au jeu, certainement pas (rires)… Dans la vie, c’est plus compliqué de répondre. Je pense que le concept de chance est lui-même une cognition erronée, c’est-à-dire une fausse croyance. Cette fausse croyance est embêtante pour le joueur qui la nomme « chance du débutant ». Tous les joueurs pathologiques disent qu’ils l’ont eue.

M.H. : Le fait d’établir des probabilités pour certains jeux, ça encourage ces croyances ?
E.D. : On est dans les fausses croyances. Ces histoires de martingale, c’est du pipeau intégral. Les relevés des tirages qui sont faits, par exemple rouge et noir sur la roulette, ne respectent pas une règle mathématique : la roulette n’a pas de mémoire. Face à ces probabilités, certaines personnes vont raisonner de manière différente. Par exemple, si rouge sort dix fois, un joueur va dire qu’il faut absolument jouer noir et un autre va dire qu’il faut continuer sur du rouge. Les deux raisonnements sont fallacieux.

M.H. : Vous mettez le poker un peu à l’écart des autres jeux. Pourquoi ?
E.D. : Il est à part mais en même temps, ne mérite pas de l’être. Il y a une espèce d’habileté dans le poker mais ça reste du hasard quand les cartes sortent. On s’aperçoit que les joueurs surestiment grandement la part de l’habileté. Elle n’a pas tant d’importance que ça au final. Il faut prendre le concept de champion du monde de poker avec des pincettes. Le poker est à rapprocher de la bourse, sauf qu’il peut y avoir dans ce dernier cas des conséquences sociétales plus importantes.

M.H. : Quels sont les signes d’un joueur pathologique ?
E.D. : Le critère le plus pertinent, c’est la souffrance endurée par le joueur ou son entourage. On reconnaît un joueur pathologique quand le plus devient trop, quand le joueur joue plus qu’il ne le souhaiterait et qu’il en ressent de la souffrance. Il existe différentes échelles factuelles : « j’ai besoin de dépenser de plus en plus d’argent pour satisfaire mon goût du jeu », « j’emprunte de l’argent pour jouer », « je mens à mon entourage ». Le fait aussi que quelqu’un vous dise qu’il va au casino pour gagner, c’est un indice de jeu pathologique. L’aléa statistique vous est défavorable. Vous avez plus de chances de perdre que de gagner. Le joueur non pathologique n’y va ni pour gagner ni pour perdre, juste pour se distraire et rêver. S’il gagne, c’est un bonus.

M.H. : Vous écrivez que les joueurs pathologiques ont l’illusion du contrôle de la machine. Comment ça se traduit ?
E.D. : C’est de l’ordre de la pensée magique ou de la superstition. Il y a des gens qui vont vous dire qu’ils appuient sur la machine de telle manière ou qu’ils ne jouent que sur celles de la troisième rangée. Ça fonctionne de la même façon avec les joueurs qui vont jouer le vendredi 13. Ça ne veut pas dire que ces gens-là sont fous pour autant. Tout dépend du degré de croyance.

M.H. : Certains joueurs avancent la théorie du complot. Pourquoi ?
E.D. : Pour pouvoir nier que l’aléa statistique leur est défavorable. Si les casinos ont pignon sur rue, c’est qu’ils gagnent leur vie et que vous, vous la perdez. Certaines personnes vont s’embarquer dans des croyances hallucinantes, penser que tout le monde est ligué contre elles pour les faire perdre. Il s’agit d’un mécanisme de défense face à des choses que le joueur n’a pas envie de s’avouer.

M.H. : A quel moment les joueurs pathologiques se rendent-ils compte de leur addiction ?
E.D. : Généralement, un événement extérieur fait coupure. Dans le livre, j’évoque le cas de cet homme qui a piqué dans la caisse de son employeur pour jouer. Le 31 décembre, au moment de faire le bilan, 20 000 euros manquaient dans la caisse. Il avait emprunté en se disant qu’il allait se refaire. Evidemment, il ne s’est pas refait et s’est retrouvé dos au mur. La prise de conscience peut être assez violente. Elle peut venir d’une dette, d’un créancier ou d’un conjoint qui menace de partir.

M.H. : Quand on joue, on est insensible aux événements extérieurs ?
E.D. : La pulsion de jouer est hyper puissante et dépasse à peu près tout. J’ai rencontré une joueuse qui parlait du jeu comme d’une pulsion sexuelle. A partir du moment où vous êtes guidé par quelque chose auquel vous ne parvenez pas à vous soustraire, vous êtes dans le pathologique.

M.H. : Certains joueurs disent qu’ils ne voient pas le temps passer à l’intérieur d’un casino. Comment expliquer cette perception ?
E.D. : Il y a une recherche à faire sur ce sujet. C’est un élément déterminant. Dans les casinos, il n’y a jamais de pendule. Quand vous allez au Caesars Palace à Las Vegas, il y a une partie du casino où vous avez un ciel éclairé de manière à reconstituer les 24 heures de la journée en une heure. Quand vous y passez deux heures, vous ne savez plus si vous êtes entré le matin, l’après-midi ou la nuit. Les casinos entretiennent beaucoup ce phénomène. Ce rapport au temps indique qu’il y a une perte de lien avec la réalité. Ce n’est pas pathologique en soi. Quand vous allez au cinéma, et que vous vous projetez dans une histoire qui dure 25 ans en 1h30, c’est la même chose, sauf qu’il n’y a pas de danger derrière. Le jeu va envahir de façon indésirable une partie de leur vie réelle.

M.H. : Vous consacrez un passage aux presque gains dans votre livre. De quoi s’agit-il ?
E.D. : Le presque gain, c’est l’art de se faire passer des vessies pour des lanternes. On appelle gains ce qui est pertes. Il s’agit d’un processus de déni partiel.

M.H. : Certaines institutions font de la publicité pour des jeux tels que le -1/+1. Encourager le jeu, ce n’est pas un peu vicieux ?
E.D. : Il est évident que les opérateurs de jeux encouragent les fausses croyances. Le simple fait qu’il y ait des tirages le vendredi 13 ou les derniers numéros sortis par la roulette affichés, ça les entretient aussi. Est-ce coupable ou pas ? On est dans le domaine de l’éthique marchande. Est-ce éthique de faire de la pub pour du vin ou du tabac ? C’est la même chose.

M.H. : Les interdictions de casino, c’est la solution pour mettre fin aux addictions ?
E.D. : Les interdictions de jeux, si elles ne sont pas décidées par les joueurs eux-mêmes, ça ne sert à rien. Un interdit, ça se contourne. Ça se déplace sur les jeux de grattage ou l’Euromillions. Aux Pays-Bas, une seule société est propriétaire de l’ensemble des casinos du pays. L’interdiction de jeu s’applique donc à tout le territoire néerlandais. Or, il y a un casino dans l’aéroport d’Amsterdam, hors zone Schengen. La Suisse étant hors de l’espace Schengen, des gens achètent un billet pour Genève, simplement pour contourner leur interdiction.

M.H. : Du coup, en quoi peut-on croire quand on rentre dans un casino ?
E.D. : En votre capacité à vous distraire.

journalistAdrien Paredes