« La SBM est un sujet trop politisé »

Sabrina Bonarrigo
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Il a été plutôt discret lors des séances publiques au conseil national. Eric Elena, élu du groupe Renaissance, se livre sur la dépénalisation de l’avortement, la réglementation du travail de nuit, le climat social à la SBM et ses relations avec les élus.

PROPOSITIONS DE LOI
Monaco Hebdo : L’une des mesures phares de votre programme électoral était la dépénalisation de l’avortement à Monaco. À quand une proposition de loi du groupe Renaissance sur ce sujet ?
Eric Elena : C’était effectivement une de nos propositions, mais nous avons décidé, je le reconnais, de faire marche arrière sur ce sujet. Ce serait maladroit de notre part de partir au conflit. C’est un sujet bien trop délicat. Surtout en voyant ce qui se passe actuellement en Espagne, et la position du Pape, qui a tout cloisonné dans ce domaine. Sur les 5 ans, il n’y aura donc pas, a priori, de proposition de loi sur ce sujet.

M.H. : En décembre dernier, le groupe Renaissance a déposé au conseil national une proposition de loi destinée à réglementer le travail de nuit. Pourquoi un tel texte ?
E.E. : Car le travail de nuit n’est pas réellement encadré en Principauté. Il y a un véritable flou dans ce domaine. La notion de pénibilité n’est pas non plus prise en compte. Or, il y a un réel enjeu social. L’impact qu’un tel travail peut avoir sur la santé et la vie de famille des salariés concernés est considérable.

M.H. : Quels sont justement les conséquences du travail nocturne sur la santé
des travailleurs et leur vie de famille ?
E.E. : Une étude a été effectuée en Hollande sur ce sujet. En particulier sur les travailleurs de nuit dans le secteur des jeux. Le constat est clair : une personne qui travaille de nuit perd en moyenne 7 ans de vie. Le corps n’est pas adapté pour vivre ainsi. Il y a un dérèglement constant. Le corps en prend un sacré coup. C’est donc un facteur qu’il faut prendre en compte. Côté familial, les travailleurs de nuit vivent inexorablement de manière décalée par rapport à leurs conjoints ou à leurs enfants. Lien de cause à effet ou pas… en tout cas, dans notre secteur des jeux, en 2011, sur 160 salariés, il y a eu 13 divorces. Un triste record.

M.H. : Pour compenser la pénibilité du travail nocturne, quelles contreparties préconisez-vous ?
E.E. : La principale mesure concerne le calcul des droits à la retraite. Notre souhait est que les travailleurs de nuit puissent bénéficier d’un départ à la retraite anticipée. Le texte prévoit que « les travailleurs de nuit bénéficient, pour chaque période de dix ans durant laquelle ils justifient avoir été employés au titre de périodes nocturnes, de l’équivalent d’un an de droits à la retraite supplémentaire. » Ainsi, à titre d’exemple, une personne qui commence à rentrer dans les jeux à 25 ans, pourra partir à la retraite à 57 ans. Cette mesure permettrait aussi de remettre un peu de fluidité dans le système pour faire rentrer des jeunes.

M.H. : La médecine du travail occupe aussi une place centrale dans votre texte. Il est indiqué que « la consultation sera obligatoire pour les salariés avant et pendant leur affectation à un poste de travail nocturne. » Pourquoi ?
E.E. : Nous avons constaté, dans le secteur des jeux par exemple, que beaucoup de salariés sont en dépression. S’il y avait plus de contrôles de la médecine du travail, on pourrait sans doute mieux prévenir ce genre de situation. Il faut que ces contrôles soient imposés et plus réguliers. La médecine du travail doit avoir une place centrale.

M.H. : Sait-on combien il y a de travailleurs de nuit à Monaco ?
E.E. : C’est très compliqué à chiffrer, mais on estime qu’il y a entre 3 500 et 4 000 personnes qui sont concernées. En cumulant, l’hôtellerie, les jeux, les établissements de nuit, ou encore les taxis.

M.H. : Cette proposition de loi a été accueillie comment par les autres élus ?
E.E. : Ils ont été globalement surpris car nous n’avions pas parlé de ce sujet durant la campagne électorale.

M.H. : Travaillez-vous sur d’autres propositions de loi ?
E.E. : Oui. Renaissance va déposer, on espère avant l’été, une proposition de loi pour qu’il y ait un salarié-délégué, élu au conseil administration, dans les sociétés à monopole. C’était une des mesures inscrites dans notre programme électoral. On a commencé à travailler dessus.

M.H. : Pourquoi une telle mesure ?
E.E. : Cette mesure est destinée à amener de la confiance aux salariés. Dans les conseils d’administration, on ne sait pas vraiment ce qui se passe. Les décisions prises sont parfois une aberration. Il arrive qu’elles soient complètement déconnectées de la réalité que vivent les salariés. Il est donc bon qu’il y ait un porte-parole qui puisse expliquer la situation de l’intérieur.

POLITIQUE
M.H. : Vous sentez-vous plus proche d’Horizon Monaco ou d’Union Monégasque ?
E.E. : Ni l’un ni l’autre. En revanche, je me sens proche, politiquement et humainement, de certains élus. Jacques Rit par exemple, Jean-Louis Grinda, Bernard Pasquier ou encore Marc Burini. Certains élus m’ont aussi déçu. Mais je tairai les noms.

M.H. : Vous avez été élu il y a environ un an. Avec le recul, comment analysez-vous cette victoire ?
E.E. : Parfois, je n’en reviens pas encore. D’autant que je n’avais jamais envisagé de faire de la politique. Cela a été une grande aventure humaine. Nous avons mis sur pied un programme électoral en 3 semaines seulement. On est partis sur une idée qui paraissait complètement farfelue. Au départ, on a d’ailleurs eu du mal à convaincre 24 personnes. Au final, bien plus de 24 personnes voulaient se joindre à cette aventure politique. Notre objectif était d’avoir une personne au conseil national qui puisse nous représenter.

M.H. : Quels sont les avantages aujourd’hui de votre présence au conseil national ?
E.E. : Aujourd’hui, si l’on rencontre un problème, je peux entrer directement en contact avec certains interlocuteurs comme le conseiller pour les finances Jean Castellini, ou le ministre d’Etat par exemple. Alors qu’il fallait auparavant plusieurs semaines ou mois pour nouer un contact avec un membre du gouvernement. Le dialogue s’est donc considérablement facilité. Je crois que l’on a également contribué à changer l’image des employés de jeux.

M.H. : Quelle image ?
E.E. : Cette image de personnes qui gagnent beaucoup d’argent et qui sont des incultes notoires… (rires) C’était peut-être un peu vrai il y a 30 ans. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas.

M.H. : On vous a très peu entendu durant les séances budgétaires au conseil national. Pourquoi ce mutisme ?
E.E. : Je rappelle que le groupe Renaissance n’a qu’un an d’existence et que les deux autres formations sont, elles, des mammouths de la politique. Je ne pense pas que l’on ait encore pleinement les moyens de se battre. On ne veut pas brûler les étapes. Cette proposition de loi sur le travail de nuit est déjà pour nous un grand pas.

M.H. : Est-ce aussi par méconnaissance de certains dossiers ?
E.E. : Oui. J’ai l’honnêteté de le dire. Certains sujets me dépassent. Comme celui de l’hôpital par exemple. Il est logique et légitime que des élus comme Christophe Robino, Jacques Rit ou encore Jean-François Robillon prennent la parole sur ce sujet car c’est un domaine qu’ils maîtrisent parfaitement. Laurent Nouvion a d’ailleurs dit récemment au ministre d’Etat : « N’oubliez pas que nous ne sommes pas des hommes politiques professionnels ». J’ai rétorqué : « Pour ma part, je ne suis même pas un homme politique » (rires). Certains au conseil national croient encore avoir un petit pouvoir de décision. Or, le seul qui prend la décision c’est le prince, et le conseil national doit le soutenir. Il faut accepter d’être principiste.

SBM
M.H. : Pourtant, s’il y a un sujet que vous maîtrisez bien, a priori, c’est la SBM. Et là aussi, on vous a peu entendu…
E.E. : La seule fois où j’ai parlé de la SBM en séance publique je me suis fait assassiner… Cela a été un combat de boxe. Je ne dis pas que tout est rose à la SBM, mais on ne peut pas dire non plus que la situation est catastrophique. On est train de réaliser une bonne année au Casino. Ces trois dernières années, le chiffre d’affaires du secteur jeux de table a stagné aux alentours de 70 millions d’euros. Aujourd’hui, nous avons 50 % de plus que l’exercice dernier et il nous reste encore deux mois. Le climat social est, lui, bien meilleur au sein des salons. Le baccara et les jeux européens, les deux entités historiques du casino, se détestaient, et ne s’adressaient plus la parole. Aujourd’hui, il y a un dialogue, on travaille, on essaie d’avancer. Concernant, le double projet Sporting d’hiver/Hôtel de Paris, c’est pharaonique. Monaco a besoin de cela. Ce projet va relancer la principauté et nous amener une belle clientèle.

M.H. : Vous diriez que le discours des élus est donc catastrophiste au sujet de la SBM ?
E.E. : Je dirais plutôt qu’il est inadapté.

M.H. : Et trop politisé ?
E.E. : Evidemment. Lorsqu’en 2003 l’équipe de Stéphane Valeri a été élue, on ne parlait que de la dépolitisation de la SBM. Aujourd’hui, c’est catastrophique. Cela a été multiplié par 10.

M.H. : Comment expliquez-vous l’apaisement social actuel dans les jeux à la SBM ?
E.E. : Il y a eu, je crois, une prise de conscience collective, que l’on était à un tournant. Au sein du conseil d’administration, il y avait également une guerre de pouvoir entre deux personnes. Le prince a tranché en disant : il n’y a qu’une personne à bord. Cette clarification a, je crois, contribué à apaiser les choses.

M.H. : La grève à l’Hôtel de Paris, qu’en avez-vous pensé ?
E.E. : On s’est battus pour qu’il n’y ait pas de licenciements. J’en avais parlé pour ma part au ministre d’Etat et à Jean-Luc Biamonti. Au final, cette grève je l’ai trouvée plutôt maladroite et déplacée. Car un dialogue était instauré. La maison était prête à faire des concessions. Stratégiquement, ce n’était, je crois, pas très porteur.

journalistSabrina Bonarrigo