3 ans ferme pour « le plus gros dealer de cocaïne » de Monaco

Adrien Paredes
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Treize personnes ont été reconnues coupables, mercredi 23 octobre, de s’être livrées à du trafic de cocaïne courant 2012, dont onze pour un réseau dirigé par des Hollandais. Récit.

C’est une audience marathon à « l’ambiance de cour d’assises », pour reprendre le propos d’un des onze plaideurs présents, qui s’est déroulée au tribunal correctionnel, mercredi 23 octobre. Ce procès long de dix heures venait ponctuer l’instruction d’un dossier de trafic de cocaïne, qui aura duré dix mois et nécessité plus d’une centaine d’interrogatoires. Treize prévenus étaient renvoyés en première instance. Le chiffre aurait pu — dû selon certains avocats — être plus élevé au regard du nombre de personnes impliquées. Dans cette affaire, il fallait en distinguer deux qui n’avaient de commun que la consommation, le trafic de cocaïne et la boîte de scellés placée sur le bureau des magistrats. La première, dite du réseau hollandais, concernait onze protagonistes du dossier. La seconde, sans réelle connexion avec le dossier principal, concernait deux prévenus.

Achats particuliers et groupés
Tout est parti d’une dénonciation anonyme déposée à la Sûreté publique, le 14 mai 2012. Le témoignage révèle qu’un serveur du Zest, établissement de nuit du port Hercule, s’attèle à la revente de cocaïne auprès de clients. La police monégasque met son téléphone sur écoute et découvre l’existence d’un trafic. De mai à décembre 2012, les écoutes téléphoniques s’étendent à une quinzaine de personnes et des filatures sont organisées par la Sûreté. La surveillance physique mène les policiers dans d’autres lieux dont le Flashman, point de repère du fournisseur principal de la drogue, Michaël Genesis, un Néerlandais de 37 ans aux faux airs de Ryan Gosling. Ce dernier était connu comme « le plus gros dealer de Monaco » à l’époque et rentrait dans les établissements, exempté de tout contrôle à l’entrée. L’enquête mène finalement à des vagues d’interpellations survenues début décembre 2012, en janvier et en avril 2013.
Michaël Genesis occupait un appartement à Roquebrune-Cap-Martin, en colocation avec Arthur Philipsen, Hollandais de 34 ans. Dans leur studio situé à quelques pas de la frontière monégasque, les deux hommes conditionnaient la poudre blanche, de grande pureté selon les experts. Ils revendaient ensuite 100 euros la dose de 0,76 g. Genesis se rendait à Nice pour récupérer des mains de mules la drogue qu’ils convoyaient par voie aérienne depuis les Pays-Bas. Le dealer a indiqué qu’il se réapprovisionnait « à hauteur de 50 g par mois ». L’appartement faisait aussi office de « bureau ». Parmi les acheteurs, figuraient des ex-employés du Zest, du Yacht Club de Monaco, du Flashman, un ancien cadre de banque et un ex-restaurateur beausoleillois. Tous ont assuré ne jamais avoir « monté de deal » ou « perçu de commissions ». Les enquêteurs ont observé deux pratiques : une politique d’achats pour consommation personnelle et une autre d’achats groupés. L’argent était mis en commun pour acheter la cocaïne auprès de Genesis.

Dépannage entre collègues
« J’achetais pour mes collègues », a confié un ancien salarié du Zest, expliquant que les transactions se faisaient parfois via une boîte d’allumettes dans l’établissement. « On m’a demandé les bonnes adresses, j’ai toujours refusé. Ma situation financière a fait que j’ai cédé. J’ai vendu de la cocaïne et aussi un peu d’ecstasy à des clients réguliers ou de passage », a indiqué un autre. Les différents protagonistes de l’affaire se revendaient également la drogue pour « se dépanner » entre eux. « Je rendais service, je n’avais pas en tête de faire des bénéfices. Mon seul bénéfice, c’était une ligne ou un verre de temps à autre », a affirmé le troisième, qui a également revendu de la coke à la Rascasse. Cette notion de dépannage, d’ex-employés du Yacht Club de Monaco l’ont appliquée. Ils se revendaient le produit acheté à Genesis tant dans les vestiaires du personnel que sur le parking de l’institution. L’un d’eux, qui était proche des Hollandais, a dit avoir « fermé les yeux » sur le trafic. Quant au cadre de banque, il a acheté pour 10 000 euros de stupéfiants à Genesis et refourgué de la cocaïne coupée avec de la vitamine C en octobre 2012.
Michaël Genesis a expliqué au tribunal avoir été contraint de dealer de la cocaïne sur Monaco en raison d’une dette contractée dans son pays natal et liée aux stupéfiants. « Ma famille a reçu des menaces. Une organisation m’a proposé de régler ma dette », a-t-il déclaré. « Je n’ai recruté personne. Les gens venaient vers moi. J’avais 20 à 25 clients fixes », s’est-il défendu, alors qu’il était interrogé sur l’organisation du réseau. Le trafiquant, qui a remboursé sa dette en un an et perçu ensuite « 2 500 euros par mois » grâce à la coke, a raconté avoir travaillé sur des yachts à Monaco et à Antibes puis dans un restaurant de Beausoleil. Son ancien employeur, dont il était devenu le fournisseur, était lui aussi cité à la barre. Il avait accepté de prendre le relais de Genesis, quand celui-ci s’est absenté en octobre 2012, en échange de doses de cocaïne.
Dans l’histoire, le Hollandais a aussi embarqué sa petite amie de l’époque. Une enfant du pays qui vivait à Beausoleil et que rien ne prédestinait ni à la consommation ni à la revente de cocaïne. Aveuglée par l’amour qu’elle lui portait, elle a hébergé Genesis et sa drogue, lorsque le dealer s’est séparé de son colocataire. Elle a aussi joué les intermédiaires dans le cadre de ventes. Au cours de la perquisition menée début décembre, 71,5 g de cocaïne ont été retrouvés au logement de la jeune femme. 80,7 g l’ont été chez l’ancien acolyte de Genesis, Arthur Philipsen, qui avait repris une partie du trafic à son compte.

Un dossier « rare »
L’autre volet de l’affaire concernait un résident de Beausoleil, qui a dealé courant 2012 depuis son studio et en principauté. Son nom est apparu dans le dossier lorsqu’il a été cité comme étant un autre fournisseur de cocaïne par l’ancienne serveuse du Flashman, qui faisait le ménage chez les Hollandais et les a aidés à conditionner une vingtaine de doses. « Il ne voulait pas vendre au gramme et me forçait à acheter la coke par sachets de 5 grammes », a chargé un ancien serveur d’un restaurant situé sur le Rocher. « J’en avais beaucoup trop pour moi, j’en ai vendu à perte voire donné à des collègues », a-t-il ajouté. Le dealer, qui travaille dans la sécurité, a nié les faits, expliquant que l’ex-serveur lui devait 3 000 euros. Sauf que d’autres témoignages n’ont pas plaidé en sa faveur. 659 g de résine de cannabis et 3,5 g de cocaïne ont été saisis chez lui ainsi que des pailles d’inhalation, une balance de précision et une comptabilité. « J’ai acheté deux kilos de cannabis à des Parisiens et un peu de cocaïne. C’était pour ma consommation personnelle », a expliqué Patrick P.
« Il est rare de voir des dossiers de ce calibre. Indiscutablement, Genesis a mené une activité importante et extrêmement rémunératrice. Tous les autres ont investi ou dépensé le fruit de leur travail pour qu’il vive bien », a souligné l’avocat général Jean-Jacques Ignacio. Des peines de prison, non inférieures à 6 ans et de 3 à 4 ans avec mandat d’arrêt, ont été respectivement requises contre Genesis et Philipsen. Deux ans ont été requis contre Patrick P. Pour les autres prévenus, le procureur général a demandé du sursis, avec des peines allant d’un à deux ans et demi de prison. Le parquet a justifié le sursis par « le coup de pied salutaire » qu’ils ont reçu au cours de leur interpellation. Au final, Michaël Genesis a été condamné à trois ans de prison ferme ainsi qu’à une interdiction de séjour en principauté durant dix ans, Arthur Philipsen à une peine de deux ans d’emprisonnement et Patrick P. à un an de prison ferme. Le sursis a été accordé aux autres avec des peines variant de 6 mois à 2 ans d’emprisonnement. Quatre prévenus ont interdiction de fouler le territoire monégasque durant les cinq prochaines années et cinq autres d’exercer un emploi public ou dans l’administration à Monaco.

journalistAdrien Paredes