« Je suis agréablement surpris par l’ASM »

Romain Chardan
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Présent au Sportel les 14 et 15 octobre derniers, Luis Fernandez, aujourd’hui animateur sur RMC, est revenu pour Monaco Hebdo sur le début de saison de l’ASM et le métier d’entraîneur. Un poste qu’il a notamment occupé au Paris-Saint-Germain (1994-96 et 2000-03), à l’Athletic Bilbao (1996-2000) ou encore en tant que sélectionneur d’Israël (2010-11).

Monaco Hebdo : Que pensez-vous du début de saison de l’AS Monaco ?
Luis Fernandez : Je suis agréablement surpris par l’ASM. Je ne pensais pas qu’ils y arriveraient aussi rapidement. Ce n’est pas toujours facile de composer une équipe du jour au lendemain et de mettre ce groupe sur le terrain avec pas mal de changements et une pression supplémentaire. Alors je dis bravo à Vadim (Vasilyev, le vice-président, N.D.L.R.), Rybolovlev et l’encadrement technique, pour ce qui a été fait. Après, la saison ne fait que commencer…

M.H. : Votre avis sur le groupe ?
L.F. : En termes d’image, c’est bien. L’équipe a fière allure. Il y a un panaché de jeunes et d’anciens. Quand je vois Eric Abidal jouer comme il joue à Monaco, je suis vraiment content. Après, autour de lui, on a Carvalho, Toulalan qui revient en France, Radamel (Falcao), des jeunes comme Carrasco, Ocampos, James (Rodriguez), Kondogbia.

M.H. : Un mot sur le travail de Claudio Ranieri ?
L.F. : Je connais Claudio depuis pas mal de temps. On dit que c’est un entraîneur avec une rigueur, et une culture défensive. Mais je trouve qu’il met quand même en place une équipe à vocation offensive. Les latéraux participent, les milieux de terrain se projettent. Cette équipe aura-t-elle suffisamment d’arguments, de potentiel pour tenir et résister ? La saison est longue et le niveau pourrait bien baisser un peu à un moment donné.

M.H. : Le manque d’expérience des jeunes peut aussi jouer là-dessus ?
L.F. : L’expérience est là parce qu’il y a des éléments comme Moutinho, Carvalho, Abidal, Radamel, qui ont déjà la culture de la gagne. Ils savent ce que c’est que de gagner des titres. Leur état d’esprit est parfait. Les jeunes qui sont autour sont obligés de se mettre derrière, et doivent apporter la différence. C’est-à-dire la spontanéité, la jeunesse, le talent, ça doit les booster. Le dernier match, (face à Saint-Etienne, N.D.L.R.) où James Rodriguez ne devait même pas jouer, ça l’a boosté. D’autant qu’il n’avait presque pas joué depuis le début. Les mots d’un entraîneur, ça joue beaucoup aussi. Il a remarquablement réagi.

M.H. : Quelles sont les principales difficultés du métier d’entraîneur ?
L.F. : C’est de savoir bien gérer les égos. Et le plus important aujourd’hui, c’est d’avoir un projet de jeu auquel les joueurs sont prêts à adhérer. Il est également capital aujourd’hui d’être bien entouré, d’avoir une psychologie comprise, admise et acceptée par les joueurs. Il faut que les joueurs apprécient leur entraîneur. A partir de là, il y a de bonnes bases pour un coach pour bien bosser.

M.H. : La principale difficulté de gérer un vestiaire ?
L.F. : C’est de tomber sur des éléments qui n’acceptent pas suffisamment la concurrence, qui sont négatifs dans leurs attitudes, dans le travail. Un effectif, ce n’est pas juste les 11 titulaires, mais 25 personnes à gérer au quotidien. Ceux qui jouent et ceux qui ne jouent pas. C’est très important pour que tout se passe dans les meilleures conditions.

M.H. : Comment protéger son groupe en tant qu’entraîneur ?
L.F. : Je pense qu’il faut le mettre dans les meilleures conditions possibles. L’entraîneur doit rapidement cerner son groupe. Il doit vite savoir si l’équipe a suffisamment d’expérience pour se prendre en main. L’entraîneur ne doit pas être dans l’intervention systématique et faire sentir aux joueurs qu’il leur fait confiance. Et par rapport à cette confiance, ils se doivent d’avoir une certaine attitude. Ça se voit quand un groupe vit bien, qu’il y a de la solidarité. C’est le cas pour l’ASM. Par exemple, à Paris, les joueurs sont menés 1-0 et ils reviennent au score. On sent qu’ils vont se battre, qu’ils vont s’accrocher. La solidarité, l’état d’esprit sont là. Ce n’est pas un groupe qui lâche, mais qui est, au contraire, prêt à s’accrocher.

M.H. : Comment le métier d’entraîneur a-t-il évolué entre vos débuts et aujourd’hui ?
L.F. : Les staffs sont de plus en plus élargis. Le suivi de plus en plus individuel. Il faut savoir détecter, cerner le travail à préparer individuellement, puis collectivement. Tout ça grâce au staff. Autre évolution : aujourd’hui, on est pas mal dans l’analyse, la recherche et l’expertise vidéo, sur l’individuel et le collectif, qu’il s’agisse de son groupe, mais aussi de l’adversaire, pour préparer les matchs.

M.H. : Le travail d’entraîneur pur est-il menacé par le rôle grandissant du manager à l’anglaise ?
L.F. : Le rôle de l’entraîneur, pour qu’il soit beaucoup plus efficace, suppose une totale confiance avec le propriétaire. Il ne faut pas que les joueurs aient le pouvoir. On a une tendance en France à donner trop de pouvoir aux joueurs. Et comme on gère des groupes assez importants, on voit des divisions qui s’installent et qui s’instaurent, et ça devient assez dur. Après, si l’entraîneur et les joueurs savent qu’il y a un vrai patron, et que ce patron-là c’est l’entraîneur, ils ne bougeront pas. Parce que les dirigeants ne seront pas systématiquement au contact de ces joueurs.

M.H. : Quel est le problème avec certains dirigeants ?
L.F. : Aujourd’hui, on voit des managers qui durent, parce qu’ils ont su bien expliquer leur démarche à des partenaires ou des propriétaires. Quels sont les objectifs, comment les atteindre. Moi, je n’aurais jamais supporté qu’on me donne des consignes sur un changement ou une composition d’équipe. On est entraîneur, on a des connaissances, des compétences, un vécu. Ce n’est pas un entraîneur de football qui va aller dire à ses dirigeants comment gérer l’aspect marketing ou merchandising du club, et inversement. Ce n’est pas aux dirigeants de venir dire à l’entraîneur comment évoluer dans un 4-4-2 ou un 4-3-3, ou comment utiliser tes latéraux ou tes ailiers. Le vrai problème est là. Mais tant que l’entraîneur reste dans son domaine, et que les dirigeants font pareil, ça marche. On a un bel exemple avec le club de Nice. Rivère et Puel se comprennent bien, chacun sait jusqu’où il peut aller.

M.H. : Quels sont vos meilleurs souvenirs d’entraîneur ?
L.F. : Une montée avec l’AS Cannes. Je suis aussi le seul entraîneur français à avoir remporté une coupe d’Europe. C’était en 1996, la coupe d’Europe des vainqueurs de coupe, avec le Paris Saint-Germain. J’ai eu aussi un passage à Bilbao, pendant 4 ans, où j’ai pu travailler dans un club exceptionnel, avec un état d’esprit, une culture, et avec une organisation où vraiment, je la souhaite à tous les entraîneurs.

M.H. : Votre plus mauvais souvenir ?
L.F. : Je n’en ai pas ou alors je ne m’en souviens pas (sourire) !

journalistRomain Chardan