Bienvenue à Monakov

La Rédaction
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En 10 ans, la population russe à Monaco a été multipliée par 6. Elle compte aujourd’hui des milliardaires classés par Forbes. Monaco Hebdo s’est penché sur ce phénomène.

Par Milena Radoman.

En avril, Forbes publiait son classement des hommes d’affaires russes les plus riches, possédant plus de 500 millions de dollars. Et sans surprise, un certain nombre de businessmen appartenant à cette shortlist résident ou ont acquis, ces dernières années, un bien immobilier à Monaco. Chacun pensera immédiatement au nouveau patron de l’ASM, Dmitry Rybolovlev, résidant à la Belle Epoque, la dernière demeure d’Edmond Safra (voir portrait p. 60). Selon Forbes, la fortune de l’ancien propriétaire d’Uralkali, principal producteur de potasse en Russie, aurait été multipliée par 22 depuis 2004. Mais Rybolovlev n’est pas le seul à avoir opté pour la Principauté. Sur la liste figure bien évidemment l’emblématique président du conseil d’administration d’Eurochim, Andreï Melnitchenko (14,4 milliards). Le milliardaire russe a acquis l’ancienne propriété de la Fondation Hector Otto, boulevard des Moulins, transformée en somptueuse villa avec piscine et salle de fitness. Les habitués du port Hercule connaissent également parfaitement son yacht de 120 m. Le « A » (comme Aleksandra, le prénom de son épouse), estimé à 250 millions d’euros, se distingue par son design. Dessiné par le Français Philippe Starck, il a un look de navire de guerre qui titille les puristes… Enfin, dernièrement, c’est le champion du monde de rallye Raid Leonid Novitsky qui a élu résidence en principauté. Les Pougatchev, père et fils, y ont, eux, leurs habitudes. Sergueï Pougatchev, autrefois surnommé « le banquier de Poutine » avait racheté Hédiard au promoteur immobilier monégasque Michel Pastor pour environ 30 millions d’euros. Tandis qu’Alexandre Pougatchev, patron éphémère de France Soir à 23 ans, possède le restaurant japonais Sakura. Il a étudié à l’Université internationale de Monaco. On n’oubliera pas non plus, parmi les russophones, le Géorgien Iakobashvili, acquéreur de l’immeuble Saint James avenue du Larvotto.

Entre 5 et 30 millions d’euros
Devant un tel afflux, les agents immobiliers ont le sourire aux lèvres. « Les Russes, de plus en plus nombreux à Monaco, ont aujourd’hui remplacé les Italiens. Ils recherchent des biens de prestige, avec un budget conséquent : entre 5 et 30 millions d’euros, tandis que le prix moyen de la transaction s’élève à 3,6 millions d’euros », souligne Katherine Dorfman, la directrice d’Immocontact. Côté produits, ce sont les appartements de grande voire très grande surface qui ont la faveur de ces acheteurs, si possible dans le neuf ou restructurés. « Le nombre de biens est par nature limité à Monaco mais il y a un roulement suffisant pour pouvoir en proposer. C’est le cas, notamment, de l’un des clients russes qui a récemment acheté un immeuble entier, près du Larvotto, le Floridian Palace. Coût de l’achat : 120 millions d’euros environ. Le roof ou penthouse de surface entre 200 à 500 mètres carrés sont également très courtisés par ce type de clientèle », ajoute l’agent immobilier.

240 résidents
Cette arrivée en masse a commencé il y a 3 ans, selon le président de la chambre immobilière, Michel Dotta. Le profil des acheteurs ? Beaucoup de Moscovites. « Des quadras, hommes d’affaires, beaucoup dans des sociétés liées à l’énergie et aux matières premières, relève Michel Dotta. Mais pas seulement : un client est patron d’une chaîne d’hôtels importante. » Et la règle s’applique bien évidemment aux ressortissants des pays de l’ex-URSS. Cet afflux transparaît dans les chiffres officiels. « Au 1er janvier, la Principauté comptait 240 résidents de plus de 16 ans de nationalité russe. Soit 0,7 % de la population totale de Monaco, note le département de l’Intérieur. Au 1er janvier 2002, le nombre de résidents russes était de 38. » Désormais, comme beaucoup de ressortissants de l’ancien bloc de l’Est, les Russes viennent même en famille, y compris avec les babouchkas. « Aujourd’hui, ces nouveaux résidents s’installent majoritairement en famille et sont en demande d’une scolarisation de leur enfants à Monaco. Ainsi, durant l’année scolaire 2012-2013, 75 enfants de nationalité russe y étaient scolarisés », indique le département. Claude Pallanca, consul honoraire de la Russie depuis 1997, a observé cette hausse exponentielle. Ainsi qu’un autre phénomène : « Il y a beaucoup de couples mixtes, soit 30 % des familles ». Un phénomène qui s’étend aux communes limitrophes : « A Menton, il y a tellement de Russes que l’on a ouvert une succursale de notre école russe », constate le consul, qui abrite une bibliothèque et une association culturelle dans ses murs.

Des poids lourds
A Monaco, cette montée en flèche des résidents russes est d’autant plus palpable qu’aux dernières nouvelles, sur les 160 dossiers traités par Henri Fissore, le « Monsieur attractivité » de Monaco, 27 Russes étaient recensés. Dont 8 pesant plus d’un milliard d’euros ! Un sur trois viendrait de Londres ou de Suisse. Beaucoup ont déjà une villa ou un intérêt sur la Côte d’Azur, à Roquebrune ou Saint-Jean-Cap-Ferrat. Pourquoi s’installent-ils aujourd’hui à Monaco ? Outre la qualité de vie, c’est bien évidemment la stabilité qui prime chez eux. « Quand vous être riche aujourd’hui en Russie, personne ne sait de quoi sera fait le lendemain », analyse un fonctionnaire. Avant d’ajouter : « Ce qui leur plaît, c’est à la fois l’anonymat et le bling bling. Mais surtout la sécurité. Ici on n’a pas besoin de garde du corps. Et au pire des cas, l’un d’eux a créé sa société privée de gardiennage pour que sa protection rapprochée soit armée. » Autre avantage notable : la proximité de l’aéroport de Nice et l’héliport. « Beaucoup viennent en hélicoptère pour affaires car ils possèdent leur propre hélico. »
Contrairement à d’autres nationalités, en revanche, la fiscalité douce de la Principauté ne serait pas un argument massue pour les décider à prendre résidence en principauté. « En Russie, la fiscalité n’est pas lourde, même pour les grosses fortunes. L’impôt sur le revenu est fixé à 13 %. D’ailleurs, les Russes ne demandent pas obligatoirement une résidence fiscale à Monaco et les hommes d’affaires gardent leurs affaires là-bas », analyse un fiscaliste. Par contre, « l’absence de droits de succession (liens de parenté directs), de taxes foncières, de taxes d’habitation joue un rôle important pour faire leur choix d’acheter le bien à Monaco. Et surtout, la confidentialité est primordiale dans ces démarches… », estime Katherine Dorfman. Cette population aisée draine en tout cas des cadres et des classes moyennes. Un plus, là aussi, pour le marché immobilier : « Beaucoup de Russes créent leur family office et les employés louent à Monaco », souligne ainsi Michel Dotta.

Changement de politique
Le phénomène « ruskov » s’explique aussi par un changement d’orientation politique des autorités monégasques. « Sous l’ère Proust, l’accueil a été rendu plus difficile. Aujourd’hui, le gouvernement est plus libéral. On maintient en rigueur les contrôles mais on prend en considération la compétition internationale avec la crise internationale », indique un fonctionnaire. « Il y a eu un changement de politique au niveau monégasque, mais cela a été rendu possible parce que les autorités russes se développent aussi sur les questions de « due diligence ». Avant, il n’existait même pas de casier judiciaire en Russie… », confirme Michel Dotta. Finie la crainte de l’argent sale, non identifié, et la méfiance inspirée des affaires de blanchiment et de la criminalité de ressortissants des pays de l’Est ? « Tous les dossiers de demande de résidence, quelle que soit la nationalité du demandeur sont examinés de la même façon et font l’objet d’une analyse attentive des services de la direction de la Sûreté publique », se contente de répondre le département de l’intérieur.
Installé à Monaco depuis 1999, le millionnaire Vladimir Semenikhin a perçu cette évolution. Le consul honoraire du Kazakhstan et son épouse Ekaterina se sont installés « à une période où les Russes n’étaient pas légion en principauté. A l’époque, les autorités françaises posaient des difficultés pour l’obtention d’une carte de séjour. Il fallait montrer patte blanche, surtout pour les gens ayant des capitaux considérables. » A noter que le couple est à la tête d’une fondation culturelle et d’une magnifique collection d’œuvres allant de la fin du 19ème siècle jusqu’à Bulatov, qui avait permis d’organiser l’exposition Valet de Carreau en 2004.
A Monaco, les Russes font désormais partie du décor. Y compris pour les investissements stratégiques. On est loin de l’affaire Fedcom. En 2002, le prince Rainier s’était opposé au rachat de l’ASM par Alexeï Fedorichev, qui présidait Fedcom, entreprise spécialisée dans les engrais. A l’époque, Le Monde avait publié une note de 1997 de la direction centrale des renseignements généraux, qui décrivait Fedcom comme une « vitrine légale de la criminalité organisée d’Europe orientale. » Le quotidien français avait été condamné en février 2004 par la cour d’appel de Monaco à verser 43 200 euros pour diffamation. Et depuis, Fedcom est toujours sponsor de l’ASM. De leur côté, les immigrants russes ont également changé. Auparavant, « certains pensaient naïvement qu’il suffisait de faire un chèque au prince pour devenir monégasque ! », plaisante un avocat.

Monaco en Russie

Si les Russes ne viennent pas à Monaco, Monaco ira en Russie… Un déplacement officiel y est organisé. Le prince Albert II se rendra à Moscou du 4 au 6 octobre 2013 à l’invitation du président Poutine. « Cette invitation traduit les bonnes relations personnelles entre les deux chefs d’Etat qui se sont déjà rencontrés à plusieurs reprises à l’occasion d’événements sportifs ou dans le cadre de manifestations liées à leurs préoccupations environnementales communes », analyse le département des Relations extérieures. La Principauté proposera d’ailleurs à cette occasion la signature d’un accord cadre de coopération incluant une clause de rencontre régulière entre les deux gouvernements. « Avec le président Poutine, nous parlerons de l’Antarctique mais aussi de l’Arctique. La protection des parcs terrestres et maritimes est un sujet important. Je rappelle que le président Poutine s’était engagé il y a quelques années à protéger une partie de la Russie arctique et des eaux territoriales russes », a affirmé le prince Albert lors d’une conférence de presse le 23 juillet. « Ma visite officielle en Russie sera aussi l’occasion pour la Chambre de développement économique de rencontrer son homologue russe et de développer un dialogue avec les décideurs économiques du pays », a-t-il ajouté. Une importante délégation de la CDE est en effet prévue. Soit 75 personnes (dont pas mal de patrons) représentant une cinquantaine d’entreprises de tous les secteurs (banques, immobilier, événementiel, hôtellerie de luxe, experts comptables, etc). « Nous avons prévus des workshops, notamment sur le thème de la santé et du bien-être. Il y aura une délégation du centre hospitalier Princesse Grace, du centre cardio-thoracique et de l’IM2S », indique Michel Dotta, président de la CDE. Logique : le CHPG a le projet de développer une filière VIP. Des échanges sont d’ailleurs en cours avec la mutuelle de Gazprom, « afin d’accueillir au CHPG des salariés pour des bilans. » A noter que la « team Monaco », qui restera en Russie jusqu’au 8 octobre, tombe à un moment stratégique. A savoir pour l’anniversaire de Poutine, né le 7 octobre 1952…

L’été sera russe

Quatrièmes en volume, les touristes russophones sont les seconds en termes de dépenses.

Par Milena Radoman.

«Le mois d’août sera russe ». Jean-Claude Messant, directeur général du Métropole, se frotte les mains. Les réservations de Russes dans son établissement pour la période estivale s’enchaînent. Celui qui, précurseur, a démarché le marché russe dès 1996 en récolte les fruits aujourd’hui. Cette clientèle représente aujourd’hui 20 % du business. Surtout si l’on y ajoute les Ukrainiens, les Kazakhs et les Azéris. Et quelle clientèle, capable de débourser 10 000 euros pour une nuit ! Pour son premier anniversaire de mariage, l’un d’eux avait claqué 20 000 euros en fleurs pour décorer sa suite de 250 m2. Pour l’événement, le milliardaire avait décroché son téléphone pour qu’une « star américaine vienne chanter pour le couple… »

Baby-sitter pour un chien
Avantage majeur : à la différence de la première vague de touristes russes, venus dans les années 90, les nouveaux seraient beaucoup plus discrets. Finies les extravagances et débordements excessifs ? Cette clientèle serait « mieux éduquée » et plus discrète. Ce qui n’empêche pas certains d’avoir des demandes sortant de l’ordinaire. Au Métropole, un client avait ainsi commandé un baby-sitter pour veiller un soir… sur son chien. Au Beach, on se rappelle également d’un Russe fortuné qui, à l’image de son président Poutine, était parti à la pêche. A son retour, le soir, il avait demandé au chef du restaurant de lui cuisiner son mérou…
Des milliardaires aux classes moyennes, le tourisme monégasque vit à l’heure russe. Et pour cause. « Sans compter les congressistes, ces touristes représentent à présent le quatrième pôle de provenance touristique après la France, l’Italie et la Grande-Bretagne », note Guillaume Rose, directeur du tourisme. En précisant : « En 2012 les ressortissants de l’ex-URSS, en très large majorité russes mais aussi très souvent ukrainiens, ont représenté plus de 10 % des nuitées totales de la Principauté. Leur progression est régulière et à ce jour, 2013 est encore en augmentation ». Ces touristes arrivent seconds en termes de dépenses, juste derrière ceux du Golfe Persique. « C’est une population qui apprécie énormément le luxe et la haute gastronomie », juge Guillaume Rose, directeur de la DTC. Au plus grand bonheur des établissements monégasques.

Friands de diamants
« Ces trois dernières années, sur la globalité des établissements hôteliers du groupe SBM, le volume annuel de clients russes monte à 8 %. La moyenne des séjours pour cette nationalité est supérieure à la moyenne générale. Elle est de 5 nuitées au lieu de 3. Pour vous donner un ordre d’idée, le prix des chambres va de 2 500 à plus de 10 000 euros la nuit », indique Luca Allegri, à la Société des bains de mer. « C’est une clientèle spécifique, qui aime la mer, avoir les pieds dans l’eau, les grands espaces, et le confort… Les Russes viennent donc chercher au Beach les suites et doubles suites, avec vue sur mer. Ils représentent 12 à 14 % du chiffre d’affaires au Beach », selon sa directrice Danièle Garcelon.
Du côté des boutiques de luxe, au Carré d’Or, on dit aussi un grand « Spaciba ». Que ce soit à Louis Vuitton, Bulgari, Dior ou encore Yves Saint-Laurent. A Céline, par exemple, cette clientèle « représente 30 % de parts de marché », selon le responsable du magasin. « Lissé sur l’année, cela représente 35 % de la clientèle, et surtout, de belles ventes », indique-t-on dans un commerce voisin. Friands de diamants et de solitaires, ils peuvent acheter plusieurs pièces voire parures le même jour… Preuve de l’intérêt des commerçants, beaucoup ont embauché du personnel russophone.
Et cette quête du marché russe ne fait que commencer. « La DTC a ouvert un bureau de représentation à Moscou en janvier 2010. Notre bureau est quotidiennement en contact avec les principaux acteurs du tourisme en Russie et en étroite collaboration avec nos services marketing et tourisme d’affaires. Ces contacts sont renforcés à la fois par des tournées de prospection et des présentations dans des villes comme Moscou, St Petersbourg, Ekaterinbourg, Kiev, Odessa ou Bakou. Une vingtaine d’opérations ont été programmées sur le marché russe pour l’année 2013 », annonce Guillaume Rose.

Le symbole Rybolovlev

Depuis son rachat du club en 2010, Dmitry Rybolovlev incarne la réussite des Russes à Monaco. Tout en conservant une bonne part de mystère.

Par Milena Radoman.

De France Football à Capital, la presse française n’a d’yeux que pour Dmitry Rybolovlev. Depuis son rachat de l’ASM-FC fin 2011, l’hommes d’affaires russe intrigue et est passé au crible. Pourquoi avoir investi dans le club rouge et blanc ? S’arrêtera-t-il là ou participera-t-il à l’augmentation de capital prochaine de la Société des bains de mer ? Au-delà des fantasmes, il faut dire que le milliardaire, né en 1966 à Perm, en aurait largement les moyens. Classé en 2012 par Forbes n °119 des milliardaires mondiaux, il pèserait plus de 9 milliards de dollars. Ses acquisitions affolent les journalistes. Propriétaire de la Maison de l’Amitié, en Floride, qu’il a achetée à Donald Trump pour 95 millions de dollars, il aurait acheté en 2011 le manoir de Will Smith à Hawaii, pour 20 millions de dollars. Sa fille Ekaterina n’est pas en reste puisqu’après avoir acquis un appartement surplombant Central Park pour 88 millions de dollars, elle vient de s’offrir, en avril, l’île de Skorpios en Grèce, qui appartenait jusqu’alors à Athina Onassis. Montant de la vente : 100 millions de livres sterling…

Dmitry-Rybolovlev

Potasse
Médecin, Dmitry Rybolovlev s’est vite lancé dans les affaires. C’est la société médicale Magnetics qui lui permet de faire fortune au moment de l’effondrement de l’URSS. En 1992, il ouvre une société d’investissement puis une banque, acquiert puis revend des participations dans plusieurs entreprises industrielles de Perm. Avant de se concentrer sur Uralkali, spécialisée dans la potasse et privatisée en 1992. A une période où le prix de la potasse quintuple… En Russie, c’est à ce moment que les ennuis commencent. Cible de tentatives d’extorsion, Rybolovlev installe sa famille en Suisse.
Lui-même est arrêté, accusé d’avoir commandité un tueur à gages et passe presque un an en prison. Il sera blanchi et acquitté par la cour suprême, un témoin revenant sur ses accusations. Dans les geôles de Perm, Rybolovlev aurait d’ailleurs subi d’énormes pressions pour vendre ses parts d’Uralkali et ce, en échange de sa liberté. En juin 2010, Rybolovlev se désengage d’Uralkali, cédant 53 % de ses parts à un groupe d’investisseurs russes.
L’ancien magnat de la potasse investit alors à Chypre, en acquérant 9,7 % de la Bank of Cyprus. Une participation largement diluée lors de la crise chypriote de mars dernier…

Le déclic ASM
A Monaco, on entend parler de Dmitry Rybolovlev au moment de l’acquisition de la Belle Epoque, avenue d’Ostende, en leasing. Avant d’opter pour l’ancienne demeure du banquier Edmond Safra, décédé dans un incendie, il logeait à la villa Hermosa, boulevard de Suisse. Très vite, la possibilité d’un rachat de l’ASM, alors en pleine déconfiture, se profile. C’est Willy de Bruyn, qui suit ses affaires depuis 2010, qui fait le lien avec les autorités monégasques. Le Belge rencontre l’avocate genevoise et clé du dispositif Rybolovlev, Tetiana Bersheda, lors de l’arbitrage de la digue du port Hercule. Il introduit alors le Russe auprès du prince Albert. Et lorsque le palais ouvre la porte de l’ASM à un investisseur extérieur, la discussion avec Rybolovlev se solde rapidement par une cession de 66 % des parts à sa société MSI… pour un euro symbolique. Devant une mini-polémique Willy de Bruyn avait alors mis carte sur tables à l’époque : « Quel était l’avenir de cette équipe de football sans l’intervention de M. Rybolovlev ? Tout indiquait qu’elle allait descendre en National, dégradant par la même occasion l’image de marque de Monaco. Si aujourd’hui quelqu’un estime qu’il aurait pu amener un investisseur pouvant payer des millions et donc de quoi rembourser les actionnaires, qu’il le dise ! ».

Projets
Passionné de ballon rond, Rybolovlev lui a aujourd’hui offert Falcao et consorts. Pour Sergey Chernitsyn, le responsable en communication du Russe, cet investissement était une opportunité à ne pas louper. « C’était une chance unique de devenir le president d’un club qui a une telle histoire et un tel palmarès. Dmitry Rybolovlev connaît le potentiel de la marque Monaco. Monaco est connu à travers le monde. » Rusé, l’homme d’affaires pourrait en effet jouer sur cette marque. Premier signe : le changement de logo, faisant apparaître clairement le nom Monaco… Après avoir renoncé à acheter le stade Louis-II, Dmitry Rybolovlev compte bien investir dans un développement des loges. Un gros chantier qui permettra de les louer plus cher… Si le projet se fait. Le Russe doit faire face à une administration tatillonne qui lui a déjà refusé d’afficher une bannière de l’ASM à l’entrée du stade…
Mais sur la place, chacun reconnaît à Rybolovlev sa pugnacité et son sens aigu des affaires. Comme en atteste la visite des locaux de son family office, basé au rez-de-chaussée du Formentor. Une vingtaine de personnes travaillent à Rigmora Holdings Limited. Un département financier, un autre construction, un gestion de fortune, une salle de réunion avec les maquettes de ses avions (Falcon 7X et Airbus A319)… Tout ce petit monde est placé sous la houlette de Yuri Bogdanov, un ancien d’Uralkali. Rybolovlev s’est en effet logiquement entouré de personnes de confiance. Quitte à endosser des critiques sur une rupture avec le passé du club, le milliardaire a placé des proches comme la directrice administrative Olga Dementyeva, une ex-d’Uralkali. Et beaucoup de Russes aux postes clés. Son avocate Tetiana Bersheda siège également au conseil d’administration de l’ASM, aux côtés de Willy De Bruyn. Un De Bruyn qui n’exclue d’ailleurs pas qu’après l’ASM, le Russe s’intéresse un jour à la SBM. « Ce serait dans l’ordre des choses, mais c’est prématuré », a déclaré l’administrateur de la SBM à Capital. De toute façon, sur ce sujet, aujourd’hui, chacun attend de savoir quelles seront les modalités de l’augmentation de capital. Dmitry Rybolovlev lui-même doit gérer un divorce difficile, et ultra-médiatisé. Dans ce qui a été rebaptisé « le divorce du siècle », au vu des enjeux financiers (sa femme demande la moitié de la fortune), Rybolovlev ne s’est exprimé qu’une fois, à L’Equipe : « J’ai toute confiance en la justice. Mais je ne serais pas surpris si de fausses informations apparaissaient dans la presse. Le chantage n’est pas acceptable pour moi. »
En attendant, l’homme conserve une bonne part de mystère. A Monaco, peu de monde le connaît vraiment et peut se prétendre intime. Barrière de la langue oblige, les conversations ne se font que par le biais de son interprète. Ce qui impose forcément une distance… S’il assiste aux mondanités comme encore dernièrement, au Love Ball à la salle Garnier, il se fait très discret. Ceux qui l’ont approché mettent en avant son intelligence, une froideur apparente mais aussi une spontanéité déroutante. « Je ne l’ai rencontré qu’une fois et il m’a proposé immédiatement de prendre l’avion avec lui, direction Manchester, pour assister à un match de football dans sa loge », s’étonne encore un Monégasque.

Des médias dans la langue de Tolstoï

Preuve de la présence effective et massive des russes, de nouveaux médias paraissent dans la langue de Tolstoï à Monaco. Dernier en date : Riviera Russe, pour la presse écrite, existe depuis l’été 2012. Une revue éponyme avait déjà existé en Russie en 1915. Côté ondes, Chik Radio, fondée par Bruno Alberti, fondateur, avec son père de Radio Nostalgie, émet depuis un an. Elle s’adresse aux russophones. « On vise les 500 familles résidentes et les 20 000 touristes annuels qui visitent Monaco. Cette radio musicale a aussi une volonté d’informer avec des flashs et de faire découvrir des lieux sur la Côte d’Azur », explique Bruno Alberti. Le modèle économique de ce média, qui vise aussi la RNT : la mise en place d’une conciergerie qui accompagne les demandes et offre un service d’accueil en russe.

Vasily Klyukin à la conquête de l’espace

Ce résident monégasque âgé de 37 ans, a déboursé 1,2 million d’euros, le 23 mai dernier lors d’un gala de charité à Cannes, pour partir dans l’espace avec l’acteur Leonardo Di Caprio.

Par Adrien Paredes.

Spaceshiptwo-in-flight

Destination prisée des rêveurs, scientifiques et autres amateurs de science-fiction, l’espace est à l’aube de devenir un nouvel eldorado touristique. Tant Virgin Galactic que Space Expedition Corporation (SXC), deux des compagnies qui se sont lancées dans le tourisme spatial, proposent de réserver un ticket pour un court voyage au-dessus de la Terre alors que les premiers vols sont prévus en 2014 pour la première et fin 2013 pour la deuxième. Les « pionniers » sont déjà nombreux. 175 billets étaient vendus à l’automne 2012 par SXC et plus de 600 par Virgin Galactic début 2013. Vasily Klyukin, un homme d’affaires russe de 37 ans qui a fraîchement élu domicile à Monaco, a trouvé le moyen de griller la file d’attente, le 23 mai dernier lors du festival du film de Cannes. Doublant au passage le couple Brad Pitt-Angelina Jolie, le pilote de F1 Michael Schumacher, le scientifique Stephen Hawking ou encore l’héritière Paris Hilton.

« Un challenge de plus pour moi »
Cet ancien banquier moscovite, reconverti dans l’immobilier et le design architectural, « aime les challenges ». Au point d’avoir déboursé 1,5 million de dollars (soit 1,2 million d’euros environ) pour être du tout premier voyage de Virgin Galactic au 20ème gala de l’AmfAR, la fondation américaine qui soutient la lutte contre le Sida. « Je veux voir à quoi la Terre ressemble depuis l’espace et ressentir les effets de l’apesanteur. Quatre mois avant le gala, j’avais lu que les voyages dans l’espace allaient bientôt être possibles avec Virgin Galactic. J’ai envoyé une demande de réservation. La liste d’attente est déjà longue. Maintenant, je suis heureux de pouvoir faire le voyage dans la première navette », explique Vasily Klyukin. « C’est un challenge de plus pour moi. Il apparaît désormais comme le plus gros », poursuit-il. L’espace attire, semble-t-il, la communauté russe. En 2008, un an après le lancement de la vente des billets par Virgin Galactic, onze d’entre eux, entrepreneurs fortunés, avaient déjà réservé leur place pour un vol. Prix d’embarquement : 200 000 dollars à l’époque, 250 000 aujourd’hui. Il faut également souligner que, pour l’heure, seule l’Agence spatiale fédérale russe envoie des « touristes spatiaux » en orbite séjourner quelques jours au sein du vaisseau Soyouz et ce, depuis 2001 pour un montant de 20 millions de dollars minimum. Klyukin, marié à une ex-présentatrice télé et père de trois enfants, a l’habitude de prendre de l’altitude, qu’il prenne place à bord de longs courriers ou de coucous. « Le plus dangereux, c’était un vol de 40 minutes dans un très vieux Cessna de quatre places au Venezuela au-dessus de Canaima. On aurait dit un tremblement de terre mais dans les airs », confie-t-il.

Vasily-Klyukin

Di Caprio comme voisin de siège
Lui qui a déjà piloté un petit aéronef durant une trentaine de minutes en Russie va côtoyer des passagers de renom. Grâce au ticket qu’il a emporté aux enchères à Cannes, le résident monégasque aura pour voisin l’acteur Leonardo Di Caprio. Le multi-millionnaire russe admet avoir une préférence pour le long-métrage Attrape-moi si tu peux dans la filmographie de l’acteur. Leo préférera, lui, sans doute mettre en avant son expérience dans le film The Aviator, dans lequel il incarne un homme d’affaires richissime et passionné d’aviation. Deux autres stars mondiales sont attendues sur ce vol inaugural : le comédien Ashton Kutcher et le chant…, bref Justin Bieber. Le voyage, long de trois heures, emmènera l’équipage jusqu’à la ligne de Karman, une frontière invisible qui sépare la Terre de l’espace à 100 km de notre planète. Les passagers du Space Ship Two pourront expérimenter l’apesanteur durant quelques minutes et admirer un panorama jusqu’alors réservé aux astronautes professionnels.

Trois jours d’entraînement avant le vol
La date du vol inaugural n’a pas encore été arrêtée. Pour l’instant, Vasily Klyukin ne dispose pas de plus de renseignements. « Le projet est encore en phase de test. Je me tiens prêt en lisant la plupart des informations sur Internet », indique le philanthrope qui promeut l’art contemporain russe via son organisation Stars-Bridge. Quid de l’entraînement ? Trois jours de préparation sont planifiés avant le vol selon le site web de Virgin Galactic. L’entraînement se fait dans une réplique du vaisseau et permettra d’être « préparé mentalement et physiquement pour savourer chaque seconde du voyage spatial ». « Je suivrai la dernière partie de l’entraînement avec Leonardo Di Caprio au Nouveau Mexique sous le contrôle de Virgin Galactic », précise Vasily Klyukin, qui a également « très envie » de rencontrer Richard Branson, le milliardaire fondateur de Virgin Galactic. En attendant de vivre pleinement son expérience extra-terrestre, il présentera son premier livre traitant d’architecture et de design à la mi-août en nocturne au jardin japonais du Larvotto. Un ouvrage qui offre selon lui « une nouvelle vision de l’architecture ». Il y a fort à parier que son road-trip interstellaire l’inspirera encore davantage.

La Côte d’Azur, terre d’asile pour les Russes blancs

Riches investisseurs ou simples touristes, les Russes présents sur la Côte d’Azur ne passent pas inaperçus. A 3 000 km de Moscou, cette omniprésence fascine ou agace. Pourtant, elle est dans la logique de l’histoire.

Par Romain Massa.

Le-port-de-Villefranche

«Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent et courent se livrer aux mains qui les attendent. » Cette tirade du Cid aurait pu illustrer l’histoire qui unit les Russes et la Côte d’Azur depuis plus de cent cinquante ans. Tout a commencé en 1856, lorsque l’Impératrice Féodorovna, est envoyée, pour des raisons prétendument médicales, à Villefranche-sur-mer. Souffrante, on dit qu’elle est incapable de supporter les hivers russes. Mais même si le climat azuréen est certes plus agréable que le froid sibérien, ce lieu n’a pas été choisi par hasard… Au lendemain de la guerre de Crimée, la marine impériale de Russie est privée d’accès à la Méditerranée par le Bosphore. Villefranche-sur-mer, une des portes maritimes importantes des Etats de Savoie, représente alors un lieu stratégique idéal. A l’issue de son déplacement — très diplomatique —, l’Impératrice repart avec, en poche, le Lazaret et la Darse de Villefranche cédés par le duc de Savoie (Vicaire impérial pour toute l’Europe Méditerranéenne). Le port servira de « zone de ravitaillement en charbon pour les navires russes et plus largement de port d’attache aux premières vagues de migrants russes », analyse Martine Arrigo-Schwartz, écrivain spécialiste de la question russe.

Lieu de villégiature
Partant de là, des colonies composées d’aristocrates et membres de la haute bourgeoisie, convaincus des vertus thérapeutiques du climat azuréen, s’installent ou hivernent avec leurs cours et domestiques. On appellera ce phénomène « la vague thérapeutique »… Après l’annexion du comté de Nice par la France en 1860, 214 familles s’y installent, principalement sur les collines de Fabron, Cimiez ou encore Carabacel. « Quand la ville de Nice est devenue française, les aristocrates russes, grands admirateurs de la langue de Molière, ont été encore plus nombreux à affluer », indique l’écrivain. Cette présence massive implique très vite l’érection de lieux de culte. « Les Russes sont incapables de vivre loin de leur religion », poursuit-elle. C’est pourquoi l’Impératrice Féodorovna lance une grande souscription auprès de la communauté russe présente sur la Côte d’Azur. L’année de l’annexion, sort de terre la première église orthodoxe, Saint-Nicolas et Sainte-Alexandra, en plein cœur de Nice, rue Longchamp. A l’époque, la religion d’Etat en France était le catholicisme : l’église russe sera dépourvue de clocher pour ne pas heurter le sentiment religieux des locaux… La présence d’Alexandra Fédéorovna, capitale dans le développement des liens entre la France et la Russie, permettra une rencontre entre Napoléon III et l’Empereur Alexandre II en 1864.

Petite Russie
Si les Russes restent encore très minoritaires parmi les populations étrangères vivant à Nice, leur colonie, à l’image de ce premier lieu de culte, se développe très rapidement. Avant de connaître un drame en 1865. Le Tsarévitch Nicolas, fils d’Alexandre II, meurt à 20 ans dans le lieu de résidence de la famille impériale, dans le Parc Bermond. Après ce décès, la villa Bermond est achetée par le Tsar, rasée et remplacée par une chapelle commémorative, érigée, à l’endroit précis de la mort du Tsarévitch. En 1912 sera construite dans ce parc, la cathédrale Saint-Nicolas. « Ce fut davantage pour compenser le manque de place de la chapelle, qu’en l’honneur du défunt », assure Martine Arrigo-Schwartz.
Partout où les Russes passent, les édifices religieux suivent. Vers la fin du XIXème siècle, la grande duchesse Anastasia Mikhailovna permet la construction de deux églises. Une à Cannes, Saint-Michel d’Archange en 1889, l’autre à Menton, Notre Dame en 1892. Simple lieu de villégiature, la Côte d’Azur devient une petite Russie avec son histoire et ses légendes. Elle sera une terre d’asile pour les Russes blancs, qu’il s’agisse des aristocrates chassés du pays après la révolution d’octobre ou des artistes et intellectuels, inquiets de voir se créer une URSS de plus en plus totalitaire.

Les Ballets russes à Monaco
De Menton à Monaco, il n’y a qu’un pas. Pour la première fois en 1868, une ligne de train relie la Riviera à la Principauté. Pour accueillir les aristocrates russes et anglais amateurs de jeux, deux arrêts sont construits aux portes de Monaco. Toutefois, ce ne sont pas les têtes couronnées mais les danseurs étoilés des Ballets russes qui ont introduit la Principauté aux russes. Serge de Diaghilev, désireux d’avoir plus de liberté dans son travail, rompt avec le Ballet impérial pour fonder sa propre troupe. Paris, ville artistique, devient sa terre d’accueil, puis très vite François Blanc, fondateur de la SBM, souhaite l’accueillir à la salle Garnier. Les Ballets russes, devenus ballets de Serge de Diaghilev, démarrent le 9 avril 1911 à Monaco. Le succès est immédiat. A l’image du danseur Nijinski, résidant à l’Hôtel Hermitage, les membres de la troupe logent à Monaco ou dans les communes limitrophes. Ces ballets prennent une importance telle que Coco Chanel et Misia Sert jouent le rôle d’égérie de Diaghilev. C’est en 1929 qu’aura lieu la dernière saison de ses ballets. Souffrant et lassé, Diaghilev veut se consacrer à la lecture mais meurt cette même année. Le succès rencontré par ses spectacles ont incité René Blum à prendre la suite du travail de Diaghilev en créant les « Ballets russes de Monte-Carlo », nés de la fusion du ballet de l’Opéra de Monte-Carlo et du ballet de l’Opéra russe à Paris.
D’abord aristocratique, l’immigration russe est devenue avec le temps très hétérogène socialement. De la fille des campagnes sibériennes désireuse de trouver le grand amour en France aux milliardaires amateurs de football, la belle histoire entre les Russes et la Côte d’Azur prend à mesure des années, des allures d’éternité.

journalistLa Rédaction