Inquiétude sur les investissements publics

Milena Radoman
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La politique d’investissement de la Principauté est-elle plombée ? C’est la question que les élus ont posée au gouvernement lors des séances budgétaires de la mi-octobre.

Le 13 novembre, il va y avoir du sport à la commission plénière d’études consacrée aux grands travaux. Lors des dernières séances budgétaires, du 16 au 18 octobre, la politique d’investissement et d’équipement du gouvernement a en effet été au centre des débats. Chantiers du Port Hercule perpétuellement reportés, désenclavement de Fontvieille, projet d’extension en mer à l’horizon… Les élus ont demandé des comptes à l’Exécutif sur les travaux en cours et à venir. Avec une question qui revient en filigrane : le gouvernement dope-t-il vraiment l’économie monégasque en maintenant ses investissements publics ? Ou, au contraire, ne contribue-t-il pas à casser la machine avec des restrictions budgétaires dans le secteur des travaux publics, en remettant au lendemain des chantiers inachevés ?

« En diminution depuis 5 ans »
« Les dépenses d’équipement, c’est-à-dire le nerf de la guerre pour les générations qui viennent, sont en diminution sérieuse depuis 5 ans, dénonce Laurent Nouvion (R&E). C’est un signe alarmant pour la Principauté et pour nos entrepreneurs. » Pour Christophe Steiner, élu R&E, les chiffres parlent d’eux-mêmes : « Au rectificatif 2012, les dépenses globales atteignent la somme d’environ 918 millions d’euros, soit 54 millions de plus qu’au budget exécuté 2011 et plus de 25 millions par rapport à l’année 2008. Or, les dépenses d’investissement lors de cette même année de 2008 ont dépassé les 320 millions d’euros alors qu’aujourd’hui nous sommes à 230 millions, soit 90 millions de moins. » L’analyse est identique chez Christophe Spiliotis-Saquet, qui constate, qui plus est, un changement de politique du gouvernement depuis 2006 et la mise en place des reports de crédits : « Avant 2006, les budgets d’équipements rectifiés étaient à chaque fois en augmentation par rapport au primitif. Ce qui montrait une politique ambitieuse sur les équipements. » L’élu indépendant va même plus loin en décortiquant les dépenses d’équipement réellement consommées : « A la clôture des comptes, nous avions des taux d’exécution par rapport au budget primitif de 90 à 108 %. En clair, les sommes inscrites au départ ne souffraient pas des coupes budgétaires constatées ces dernières années, mais fluctuaient à la hausse ou à la baisse de plus ou moins 10 % en fonction de l’avancement des chantiers. »
Ce ne serait plus le cas aujourd’hui selon Spiliotis-Saquet, pour qui, depuis la mise en place des reports de crédit, les budgets rectifiés sont désormais à la baisse et ce, malgré le montant des reports de crédits qui s’y ajoutent. A la clôture des comptes, les taux d’exécution seraient de 66 à 91 % selon l’élu. « C’est une fluctuation à la baisse de –9 à –34 % qui prouve que les budgets d’équipement ont fait les frais des coupes budgétaires », déplore-t-il. Avant de demander au gouvernement d’« épauler plus que jamais les entreprises monégasques » au vu des « difficultés rencontrées dans le bâtiment et des statistiques publiées par l’IMSEE qui font état de près de 200 emplois perdus dans le secteur des services ».
Pour les élus de l’opposition parlementaire, les risques de dommages collatéraux sur l’emploi sont en effet majeurs. « Ce que l’on risque de voir dans les mois à venir, c’est une série de faillites en cascade. Un certain nombre d’entreprises générales vont mettre la clé sous la porte », alerte ainsi l’indépendant Philippe Clérissi. « Il y a eu une petite baisse qui peut avoir fait souffrir certaines petites entreprises, il s’agit des économies réalisées sur les travaux d’entretien des bâtiments », constate quant à lui le président de la commission des finances Alexandre Bordero. Car si du côté de la majorité, on estime que le gouvernement a maintenu le cap dans les crédits alloués aux investissements publics, on fustige en revanche les priorités de l’Exécutif. Après avoir dénoncé encore une fois les travaux du tunnel descendant, Pierre Lorenzi (UDM) exige que « l’Etat se consacre à des investissements rentables. Les pistes ne manquent pas, à commencer par l’extension du centre commercial de Fontvieille et la construction de surfaces de bureaux. ».

« La situation n’est pas si catastrophique »
Le gouvernement, lui, réfute tout constat alarmiste. Chiffres à l’appui : « Il y a des indicateurs économiques positifs qui prouvent que l’évolution de la situation n’est pas si catastrophique que vous le dites, réplique Marco Piccinini. Si l’on compare la période août 2010/juillet 2011 avec la période août 2011/juillet 2012, on constate une progression d e 2,59 % du nombre des heures travaillées dans ce secteur et des salaires bruts globaux en hausse de 4,60 %. » Et le conseiller pour les finances d’avancer : « Des entreprises font aussi faillite car elles ne sont pas toujours parfaitement gérées. »
Pour le ministre d’Etat, pas question non plus de valider une quelconque diminution des dépenses d’équipement : « Quand on compare les chiffres votés, ça n’a pas de sens. Puisqu’il y a quelques années vous votiez des crédits qui n’étaient pas dépensés. Et lorsqu’on l’on regarde les budgets à l’exécution, contrairement à ce qu’on raconte, c’est constant », assure le ministre d’Etat Michel Roger pour qui, au contraire, « cette année, pour la première fois, le budget rectificatif voit des crédits d’investissements en hausse. » Pour le gouvernement, les élus ont d’ailleurs oublié un élément-clé : les centaines de millions d’euros d’investissements financés par le fonds de réserve constitutionnel (FRC). C’est pourquoi Philippe Clérissi et le président Jean-François Robillon lui ont demandé de revenir devant le parlement avec des chiffres ventilant les investissements de l’Etat, Budget et FRC compris. Histoire de clarifier la situation une bonne fois pour toutes. Et d’associer les restrictions budgétaires à une vraie vision politique. Car aujourd’hui, le discours gouvernemental souffre d’un manque de visibilité. Si l’austérité inscrite chez les voisins européens endettés est exclue dans une principauté assise sur un bas de laine de 4 milliards d’euros, on peine à voir un véritable positionnement dans la gestion des finances publiques. Après s’être attaqué à réduire le déficit, le gouvernement devrait aussi expliquer comment il compte engranger de nouvelles recettes…

Le béton dans le rouge
Reste que si dans l’hémicycle, la bataille des chiffres fait rage, à l’extérieur, on agite aussi le chiffon rouge. Pour Philippe Ortelli, patron d’EMT (Entreprise monégasque de travaux), on ne peut nier une baisse d’activité. Son indicateur ? La diminution de la quantité de béton livrée chaque année sur Monaco et les communes limitrophes. Dans les années 90, elle s’élevait à 140 000 m3 par an et ne cesse de se réduire depuis comme peau de chagrin. De 2000 à 2010, la moyenne était de 107 000 m3/an avant de passer à… 75 000 m3 par an en 2012. Et en 2013, le prévisionnel est alarmant : la quantité de béton à livrer serait de 50 000 m3 si l’on se fie aux opérations connues l’an prochain… « En dehors de la Tour Odéon, le dernier gros chantier d’Etat est situé sur l’îlot Rainier III. Il s’agit du lycée technique et des logements sociaux rue de la colle. Après, c’est fini. Je n’ai quasiment plus de travail l’an prochain », tonne le patron d’EMT, qui a vu son chiffre d’affaires divisé par deux par rapport aux années 2000. Pour Philippe Ortelli, pas question de parler de saturation du territoire monégasque. L’activité BTP peut repartir avec un Monaco se développant à la verticale. « L’Etat doit redevenir moteur dans les opérations de remembrement, sans spolier les propriétaires fonciers. Cela fait partie du rôle régalien de l’Etat de donner des droits à bâtir. » Cette question des droits à bâtir, qui a été également largement débattue mi-octobre au sein du conseil national, reviendra sans doute, elle aussi, à la CPE du 13 novembre. Tellement elle devient cruciale pour l’avenir économique et social de Monaco.

journalistMilena Radoman